Causerie Lyon, 16 février 1893.
Il faudrait la puissance d'un Balzac pour retracer congrûment cette formidable page d'histoire contemporaine dont l'affaire du Panama fournit la matière aux cent actes divers. Aussi bien, tout est d'allure romantique. dans ce drame de l'argent qui vient d'avoir son cinquième acte sur les bancs correctionnels de la cour de Paris.
Les personnages sont en effet de haute marque. L'un d'eux même, le vieillard déchu que le monde entier appelait le Grand Français, apparaît comme une des considérables figures du siècle, sinon par le vrai mérite, tout au moins par la prodigieuse renommée. Eiffel reste un des ingénieurs les plus étonnamment audacieux de ce temps, où l'industrie est pourtant si féconde en déconcertantes audaces. D'autres, comme Cornélius Herz, ont quelque chose de ces héros presque légendaires popularisés par le roman et le feuilleton, par exemple Vautrin ou Rocambole véritables génies du mal, aventuriers d'envergure, pirates de l'océan parisien, qui se taillent une grande vie en guerroyant contre la société.
Quant à l'enjeu il est invraisemblable, énorme, à faire pâlir les fabuleuses richesses d'un Monte-Cristo. Ces messieurs du Panama ont le droit de professer le plus parfait dédain vis-à-vis des administrateurs de moindre vol qui n'ont opéré que sur quelques millions : Quatre ou cinq millions plus ou moins gaspillés Voilà-t-il pas de quoi pousser des cris sinistres ! s'écrie Don Salluste dans Ruy-Blas. M. Charles de Lesseps peut parler du même ton de grand d'Espagne, du haut des sept ou huit cents millions qui se sont fondus entre ses mains. L'abus de confiance arrivé à ces hauteurs se magnifie et en impose. Une escroquerie de cette taille devient monumentale. Cela est aussi différent de la commune filouterie que la Saint-Barthélémy ou le Deux-Décembre d'un assassinat ordinaire.
On voit que le sujet paraît de nature à séduire un maître écrivain. Il est douteux pourtant que la tentative en soit faite. Seul Emile Zola en aurait peut-être la force. C'est de l'auteur de Germinal qu'il faut dire comme du sculpteur Puget : Le marbre tremble devant lui pour grosse que soit la pièce !
Quand même, je ne sais s'il se tirerait à son honneur de cet essai hasardeux. Edmond Lepelletier faisait remarquer avec raison l'autre jour que son volume l'Argent, malgré de beaux développements synthétiques, n'avait eu sur le public qu'une action unanimement somnifère : Et la cause? Tout simplement parce qu'à chaque page, à chaque ligne, à chaque mot on y parle encore et toujours de l'argent.
À plus forte raison en serait-il de même d'une pièce ou d'un roman sur le Panama, aventure où l'argent est partout - sauf il est vrai dans la poche des actionnaires. Or nous subissons tous, - et avec un tel dégoût, pour peu qu'on ait l'âme haute! - la perpétuelle et obsédante tyrannie de l'argent, que nous en avons l'esprit excédé quand, par surcroît, les écrivains viennent en rebattre nos oreilles...
Et bon dieu! n'est-ce pas déjà trop que de retrouver l'argent, le hideux argent embusqué à tous les coins de la vie? Faut-il encore que le théâtre et le livre nous remettent face à face avec toutes les difficultés, tous les labeurs ingrats, tous les bonheurs perdus, toutes les intrigues et toutes les bassesses qui quotidiennement nous viennent de lui? Juge-t-on nécessaire de nous montrer sans trêve ce boulet implacablement attaché à nos pieds saignants?
Le public a mille fois raison quand il demande à la fiction de lui représenter autre chose que la réalité si triste et si plate. Car c'est encore l'Amour qui demeure au théâtre le mobile le plus séduisant et le plus élevé des actions humaines. Le public français lui est malgré tout fidèle obstinément. Et si la petite fleur bleue de l'idéal dont Théophile Gautier a parlé avec tant de grâce émue est malheureusement peu cultivée en notre temps pratique, le monde artificiel créé par les penseurs lui reste au moins, où elle peut s'épanouir radieuse et consolante.
Or, voici qu'une certaine école voudrait l'en chasser pour mettre à la place des histoires de comptes courants, de chèques et de spéculations. Les jeux de l'amour et de la fantaisie céderaient le pas aux jeux de la bourse et du commerce. Roméo deviendrait homme d'affaire, et Juliette rêverait d'un agent de change qui ne la quitterait point au chant de l'alouette pour filer en Belgique. La folle et adorable Manon, désormais passionnée pour les Consolidés anglais, ne songerait même pas à aimer le chevalier des Grieux, lequel nous serait présenté sous les espèces d'un coulissier opérant avec adresse sur le Cacérès ou le Rio-Tinto. Bref, les mystères du coffre-fort seraient étudiés de préférence a ceux du coeur, et le théâtre de l'Amour deviendrait le théâtre de l'Argent.
Voilà une esthétique qui n'est pas à la veille de triompher chez nous. Je ne crois pas que ce soit le but final de l'art d'écraser l'âme des foules sous le poids de toutes les choses prosaïques. Si seulement ce spectacle était présenté de manière à offrir quelque intérêt ! Il est parfois de belles laideurs ! Mais non : les auteurs qui prétendent nous servir des tranches de la vie, distillent tout au long l'ennui et la platitude. Avec une cruelle persistance, ils demandent au public de se déguiser avec eux « en un qui s'embête à mort », suivant la spirituelle légende de Gavarni.
Je serais bien surpris si un tel travestissement venait à la mode en ce pays de « gai sçavoir et de doux langaige », où la poésie garde encore tout son pouvoir pour nous enlever d'un coup d'aile alerte sur les Alpes du sentiment, - très au-dessus du pessimisme, du réalisme et même de l'utile. Et il en sera ainsi jusqu'à toujours - à moins qu'on ne mette le cur à droite et qu'on arrive à démontrer que la boue doit être préférée à l'azur...





