Causerie Lyon, le 14 décembre 1892.
Le Grand-Théâtre vient de faire une brillante reprise de Samson et Dalila. Mais ce n'est pas de cette oeuvre supérieure que je veux vous entretenir. Vous en connaissez déjà les précieux mérites par l'intéressante étude de M. Mirande, parue dans notre dernier numéro. Quelques détails sur le compositeur lui-même me paraissent plutôt d'actualité.
C'est un drôle de corps que M. Saint-Saëns, talent à part. Vous souvenez-vous de cette retentissante fugue ce vocable va bien à un musicien qu'il fit en 1889 au moment où l'Opéra donnait son Ascanio? Personne, pas même ses plus proches amis, ne savait ce qu'il était devenu. Ce fut une grosse émotion. Les uns le croyaient fou, les autres mort; d'aucuns prétendaient qu'il voyageait incognito au fin fond des grandes Indes, pour étudier les primitives poésies des Védas - car lauteur du Rouet d'Omphale est aussi poète à ses heures - et pour noter les rythmes ondoyants et lascifs qui font danser les bayadères...
Rien de tout cela ne fut vrai. Le maître se portait comme à son ordinaire et n'avait pas davantage gagné les horizons lointains. Très bourgeoisement réfugié dans une villa discrète des environs d'Alger, il s'était tapi pour tout l'hiver au sein de cette retraite, à la suite d'un accès de misanthropie contre les hommes et les choses. Et pendant plusieurs mois il demeura ainsi disparu, entre son piano et son écritoire, sans se préoccuper de son opéra qui se jouait à Paris, des reporters qui le cherchaient aux quatre coins du monde et des amis qui le réclamaient à tous les échos.
Quand il reparut ce fut une stupéfaction. Ce qu'on potina sur son humeur capricieuse et excentrique ! Il est de fait que M. Saint-Saëns est doué, ou affligé comme ou voudra, d'une nervosité singulière. A ce propos on a raconté souvent, entre mille autres, l'anecdote suivante : Il y a quelques années, Saint-Saëns était à Londres pour des concerts et logeait dans un hôtel français avec son ami Paul Viardot, le célèbre violoniste. Un soir ils dînaient ensemble à une petite table, dans la salle commune, où la famille de l'hôtelier, assise un peu plus loin prenait aussi le repas du soir. « Si nous mangions des asperges, dit Saint-Saëns, il y en a sur la carte. Et il en commanda aussitôt. Cinq minutes après le garçon revient avec un superbe plat d'asperges qu'il dépose... sur la table du patron. Colère du musicien : J'avais demandé des asperges avant vous...
La jeune fille de la maison se lève, saisit le plat et le place devant son hôte : Mille pardons, monsieur; voulez-vous vous servir ?
Saint-Saëns prend des asperges. Elles étaient très chaudes; il se brûle. Alors, fou de rage, il empoigne le plat, sans se soucier de ses voisins ébahis, et le jette furieusement contre le mur !
Qui donc a dit que la musique adoucit les murs ?
La façon dont la fortune vint à ce compositeur génial mais irascible est assez originale. Malgré le succès de ses premières oeuvres, il demeurait fort gêné, donnant des leçons et des concerts pour subvenir à sa « matérielle », lorsque mourut un mélomane forcené, ancien administrateur général des postes, M. Delibon. Ce haut fonctionnaire était littéralement fou de musique et particulièrement de celle de Saint-Saëns. A son décès, il l'institua légataire universel - vingt-cinq bonnes mille livres de revenus, s'il vous plaît! - à charge de composer pour lui une messe en musique.
Inutile d'ajouter que Saint-Saëns accepta le legs et la condition. Malgré son horreur d'artiste pour les oeuvres sur commande, il se dit que vingt-cinq mille francs de rente valent bien une messe...
Ce n'est pas moi qui l'en blâmerai.
Les journaux du Havre racontent un incident de haut goût qui s'est produit tout récemment, au cours d'une représentation des Pirates de la Savane. Le rideau venait de tomber sur le premier acte, les spectateurs des fauteuils se levaient déjà, quand tout à coup les ouvreuses, se précipitant dans l'orchestre, haranguèrent le public en le priant de ne point sortir
La cause de cet émoi était au moins singulière : Une dame des troisièmes galeries, secouée d'une violente crise d'attendrissement causée par le drame, avait laissé choir un objet précieux. Quoi? Je vous le donne en mille... Son râtelier ! Parfaitement. Et pour se le faire rendre, elle avait eu recours aux ouvreuses. On retrouva d'ailleurs l'appareil en parfait état sur le parquet des fauteuils. Il fut remis aussitôt à sa propriétaire qui le réintégra dans sa bouche au milieu des applaudissements du public havrais.
Port pour port, j'aurais préféré que cette aventure extraordinaire se passât à Marseille plutôt qu'au Havre. D'abord, de telles cocasseries sont tout à fait dignes d'être nées aux alentours de la Cannebière. Et puis, une histoire de « râtelier » - ne serait-elle pas naturellement bien placée dans les « Bouches-du- Rhône. » ?





