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    Causerie

    La France se dépeuple. Ce n’est pas d'aujourd'hui qu’on fait cette triste constatation ; à maintes reprises déjà elle a été, l’objet des préoccupations d’hommes éclairés qui, envisageant les conséquences de cette situation, ont cherché par divers moyens à y porter un remède efficace. Ils n'y ont guère réussi, les statistiques sont là pour le prouver, et malgré les plus éloquentes objurgations, la question n'a pas fait un pas.

    A dire vrai la population du pays ne diminue pas, mais son accroissement se produit dans de si faibles proportions, eu égard à ce qui se passe dans les pays voisins, nous nous trouvons dans un tel état d'infériorité que si l’on n'y prend garde il en peut résulter dans un temps peu éloigné les plus graves conséquences.

    Il s'agit donc de repeupler sans retard. C’est ce que s'est dit un sénateur de la Côte-d'Or, qui vient de faire remettre à tous les membres du Parlement un mémoire dans lequel il leur demande de la façon la plus pressante de travailler avec lui à combattre la dépopulation. Nul doute que l'excellent homme n'ait prêché d'exemple, mais cela ne suffit pas, et il s'agit d'aviser à la généralisation des mesures les plus propres à assurer la réalisation de ce vœu.

    Ces mesures sont basées sur toute une série de réformes fiscales, civiles et autres dont l'auteur attend le meilleur effet pour l'avenir. Qu'en adviendra-t-il? Il serait téméraire de se prononcer formellement là-dessus ; mais nous ne pouvons que souhaiter vivement qu'elles aboutissent au résultat attendu.

    Que ne s'agit-il de volailles, au lieu de l'humanité ? Car de ce côté le remède paraît trouvé, un remède qui a pour but de lutter contre la dépopulation des poulaillers et dont la découverte remonte à la dernière éclipse totale de soleil.

    Vous vous demandez comment une éclipse, si totale soit-elle, a permis de mettre la main sur le spécifique de la dépopulation. Rien n'est pourtant plus simple, à en croire un ingénieux observateur qui, sans songer un seul instant à faire breveter son procédé, vient de le livrer gratuitement aux éleveurs de gallinacés.

    Au cours de la dernière éclipse il avait remarqué que les poules, voyant décroître à une heure anormale la lumière solaire, avaient d'abord donné des signes de la plus vive inquiétude, mais que, le phénomène une fois passé, elles s'étaient gaillardement remises à chanter et qu'elles n'avaient pas tardé à pondre avec entrain, dans la conviction – ô faillite de la science! comme dit M. Brunetière — qu'une aurore nouvelle luisait, et que l'heure était venue de s’acquitter de leur besogne quotidienne.

    Cette constatation fut pour notre observateur un véritable trait de lumière. Puisque les éclipses stimulaient de la sorte la ponte des volatiles, il n’y avait plus qu'à abuser de leur ignorance en matière scientifique, et d'organiser à leur intention des éclipses répétées. C'est ce qu'il a fait en enfermant ses poules, au beau milieu du jour, dans un réduit obscur où, au bout d’un moment, il ramène progressivement la lumière. Et voilà que comme par enchantement les poules se remettent à pondre un nouvel œuf.

    Ce n'est pas plus malin que ça, mais il fallait le trouver, tout comme pour l'œuf de Christophe Colomb. Reste maintenant à savoir si les poules ne finiront pas par éventer le truc. Il faudrait aussi savoir si ce système ingénieux de multiplication de la ponte n'est pas tout simplement éclos dans la fertile imagination de quelque joyeux mystificateur ; il y aurait du Karl là-dessous que je n'en serais pas autrement étonné. Mais au fond, comme il n'en coûte guère, on ne risque rien d'essayer.

    Nous sommes d'ailleurs tout aux mystifications. La dernière en date est celle qui est connue sous le nom de mystère de la rue de Bourgogne ou de la maison hantée . Depuis quelque temps Paris et la province sont vivement intrigués par les déclarations d'une demoiselle Baron qui affirme formellement entendre chaque nuit des cris plaintifs poussés par un enfant qu'on maltraite. L'enfant demeure introuvable ; mais les assertions de Mlle Baron ont été confirmées par quelques voisins, et la police s'en est émue. Elle cherche, elle écoute, mais elle ne trouve rien et elle entend encore moins.

    Qu'y a-t-il donc là-dessous? Quelques-uns sont d'avis que ces cris douloureux seraient d'origine surnaturelle, tandis que d'autres inclinent à penser qu'ils émaneraient d'un individu doué d'une force psychique d'une extraordinaire énergie.

    Le colonel de Rochas, le maître en occultisme, est de ces derniers. Selon lui il ne s'agit pas d'une force mystérieuse, il n'y a pas d'esprits frappeurs ni pleureurs, ni de sorciers malfaisants ; il s'agit d'une force nouvelle, d'essence encore inconnue, qui émane de l'organisme humain et, mue par la volonté, agit à distance sur les êtres connus, sur les objets inanimés ; ce sont les individus qui la possèdent qui produisent ces manifestations transcendantes : bruits divers, plaintes, déplacement et bris d'objets mobiliers, taches de sang, etc., fréquemment observés.

    La savante explication de M. de Rochas conviendrait parfaitement au cas de Marie la Bretonne; mais sans aller si loin le plus simple est encore do croire que Mlle Baron et ses voisins se trouvent sous le coup d'une hallucination. Qu'en pense l'ami Karl ?

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