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    Causerie

    Il va bien, le thermomètre ! depuis quinze jours nous le voyons monter quotidiennement à une trentaine de degrés centigrades, et comme nous entrons à peine dans la saison d’été, nous n'avons pas fini de rire, ni surtout de transpirer, d'autant qu'un savant observateur vient de découvrir une tache solaire remarquable, indice certain de grandes chaleurs, à ce qu'il paraît. Le comble, c'est que ces taches-là ne viennent jamais seules et qu'on nous en annonce d'ores et déjà toute une série pour les trois mois qui vont suivre, ce qui nous promet bien de l'agrément.

    Est-ce à ces hautes températures qu'il faut attribuer le redoublement des excentricités qui accompagnent d'ordinaire la marche ascendante du thermomètre ? Nous inclinons volontiers à pencher pour l’affirmative, et certains faits tout récents sont là pour nous y autoriser pleinement.

    L'autre jour c'était une voiture automobile qui était amenée de Paris à Lyon, par le chemin le plus long, soit environ 565 kilomètres, en neuf heures à peu près, vitesse qui constituerait déjà un joli record pour un train rapide et qui, ayant été obtenue sur route, devient chose tout à fait excentrique.

    Comment les deux hommes qui montaient cette voiture ne se sont-ils pas écrabouillés en route, comment ont-ils pu arriver sans encombre à destination, sans mettre quelques douzaines de modestes piétons en capilotade? Nous ne voulons pas essayer de l'expliquer, tant cela nous paraît invraisemblable ; mais ils y sont parvenus tout de même.

    Certes un pareil résultat fait honneur aux ingénieurs qui ont inventé cette redoutable machine, ainsi qu'à l'habileté des hardis mécaniciens qui l'ont conduite; mais il nous fait songer aussi à l'inanité des règlements récemment édictés dans le but de refréner l'ardeur croissante de messieurs les chauffeurs, à laquelle nous avons dû, ces temps derniers, tant de si regrettables accidents.

    Que sont devenus ces règlements, et pourquoi, à peine établis, sont-ils déjà lettre morte? Nous ne saurions le dire, mais on ne nous empêchera pas de le regretter profondément, car un si bel exemple ne saurait manquer d'être suivi.

    La belle affaire! répondront les chauffeurs ; il n'y a pas eu d'accident, donc l'automobilisme, si vertigineux soit-il, ne présente qu'un danger imaginaire. Et les voilà tout disposés à tenter de battre le record dont nous venons de parler. Cela menace, si l'on n'y met bon ordre, de nous mener loin, si loin que pas mal d'entre nous risquent fort de n'en pas revenir. S'il nous faut dès à présent numéroter nos os, qu'on nous le dise alors, et nous serons fixés au moins sur le sort fatal qui nous guettera chaque fois que nous aurons l'audace extrême de mettre le nez dehors.

    Et tandis que nous en sommes là, que nous sommes menacés à tout instant de trouver sur notre chemin ces guillotines roulantes, de braves gens s'échauffent au Parlement, en protestant contre le maintien en France des courses de taureaux avec mise à mort.

    Eh, mon ami, tire-moi du danger, Tu feras après ta harangue.

    Les taureaux, les taureaux! C'est bel et Bien ; mais et nous ? Protestez tant que vous voudrez, si vous y tenez ; mais puisque vous êtes d'humeur à discourir tant que cela en faveur de ces animaux, ne nous laissez pas massacrer comme ces infortunés volatiles dont on fait chaque jour des hécatombes dans les tirs aux pigeons, et auxquels, que nous sachions, nul n'a songé encore.

    Le taureau, lui du moins, peut se défendre pendant quelque temps contre ses persécuteurs ; il y a, quoi qu'on en dise, quelque bravoure à l'attaquer en face, et il lui arrive assez souvent de vendre chèrement sa peau ; mais l'autre, le malheureux pigeon! Et nous donc! Pourquoi réprouver d'un côté, et des autres laisser faire? Pourquoi deux poids et deux mesures? Voilà ce que nous nous refusons à comprendre.

    Mais revenons-en aux excentricités dont nous parlions tout à l'heure, et dont nous avons attribué l'éclosion fréquente en ce moment aux chaleurs excessives que nous subissons. Nous n'en avons pas le monopole exclusif en France, et de ce côté-là les Autrichiens sont encore nos maîtres.

    Il y a quelques années un citoyen deVienne s'était fait transporter de la capitale autrichienne à Paris, enfermé dans une caisse ; ce colis vivant arriva à destination sans autre désagrément qu'une contravention pour infraction à la police des chemins de fer. Aujourd'hui deux de ses compatriotes non moins excentriques, ont trouvé autre chose pour faire le voyage de Paris. Ils se sont mis en route tout en roulant devant eux un énorme tonneau, vide bien entendu, et c'est en avançant de la sorte qu'ils se proposent de faire le trajet en cinquante jours ; on dit même qu'il y a un assez gros pari d'engagé. Cette excentricité étant en somme des plus inoffensives, pour les autres du moins, sinon pour eux-mêmes, nous leur souhaitons bon voyage.

    Une dernière extravagance pour finir, dont le héros n'est pas le premier venu, puisqu'il s'agit de l'empereur d'Autriche en personne ; on voit que l'exemple vient de haut dans ce pays-là. Donc, s'il faut en croire la chronique, François-Joseph II songe sérieusement à se marier morganatiquement avec une actrice. Or l'empereur est né en 1830 ; il est par conséquent dans sa soixante-dixième année. L'homme à la caisse et les deux hommes au tonneau sont dépassés du coup.

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