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    Causerie

    La voilà donc passée, la fièvre électorale qui, pendant quelques jours a si vivement agité l'opinion dans notre bonne ville ; seuls en gardent encore les traces nos murs bariolés de débris de papiers multicolores et les nez démesurément allongés d'un certain nombre de candidats notoires qui se flattaient du fol espoir de reprendre triomphalement le chemin de l'Hôtel de Ville ; il y faut renoncer, il faut retourner à ses chères études, après avoir mélancoliquement déposé ses illusions et ses insignes dans les profondeurs du tiroir des souvenirs et des regrets. Triste ! triste !

    Pas bien gai non plus, ce printemps ! Comme quelques-uns des évincés de dimanche dernier il a fâcheusement manqué à ses promesses, et le diable c'est qu'il n'y a pas moyen de le débarquer, celui-là ; il se moque de son programme, il nous nargue et n'en fait qu'à sa fantaisie, sans qu'on puisse, comme pour les autres, y mettre le holà. N'en déplaise aux poètes il est, avec ses saints de glace et sa lune rousse, souverainement désagréable ; on ne peut plus se lier à lui.

    Serait-ce à l'inclémence trop fréquente de cette saison qu'il faut attribuer la disparition des hirondelles? Le fait est que depuis quelques années on en voit de moins en moins dans nos régions, et cette diminution marquée n'est pas sans inquiéter l'agriculture dont les hirondelles sont un des plus précieux auxiliaires. Il faut pourtant croire plutôt qu'il s'en fait ailleurs, dans leurs haltes d'hiver, de grandes hécatombes, qui finiront à la longue par amener leur destruction à peu près complète.

    Et ce sera profondément regrettable â tous égards, car la gracieuse messagère, si confiante et si familière, n'est pas seulement un charmant oiseau dont nos regards se plaisent à suivre le vol rapide et incessant. mais elle fait chaque jour une énorme consommation d'insectes, justifiant ainsi la faveur dont elle est entourée dans nos pays par le préjugé populaire qui la fait considérer comme portant bonheur aux maisons où elle vient établir son nid. Pauvres petites hirondelles, qui vous protégera contre cette guerre d'extermination dont vous êtes menacées?

    Très menacé aussi l'arbre élégant et superbe qui fait l'ornement de nos promenades et dont le bel ombrage est si recherché pendant les ardeurs de l'été. D'après un médecin, le platane serait un arbre des plus dangereux qu'il faudrait absolument proscrire, ses frondaisons touffues constituant d’innombrables épées de Damoclès suspendues sur nos têtes.

    Les feuilles du platane sont recouvertes sur une de leurs faces d'un léger duvet qui dès les premiers jours de l'été n'y adhère plus que comme une fine poussière et que le moindre vent disperse. Examiné au microscope ce duvet se présente en arêtes dures et pointues qui viennent, dit ce médecin, se fixer dans nos bronches et peuvent occasionner dans l'organisme les plus graves désordres.

    Un autre savant avait déjà fait, il y a quelque vingt ans, le procès du platane ; celui-là innocentait les feuilles ; pour lui le danger résidait surtout dans les fleurs en forme de boules qui pendant l'amère-saison se désagrègent en une sorte d'étoupe dont les légers fils, balayés par les vents d'automne, s'accrochent aux vêtements des promeneurs.

    Le laboratoire municipal, lui, s'en prend plutôt à l'écorce, que certains industriels peu scrupuleux réduisent en poudre pour la mélanger au poivre.

    Bref ces pauvres platanes sont accusés de toutes sortes de méfaits ; ces arbres familiers, si appréciés jusqu'ici, qui embellissent les merveilleux quais du Rhône comme ils décorent la place du plus humble village, ces arbres seraient beaucoup plus dangereux que le fameux mancenillier dont le fâcheux renom a été popularisé, par l’Africaine, et il faudrait les supprimer radicalement.

    Heureusement que d'autres hommes de science sont loin de se montrer aussi pessimistes que le médecin qui veut la destruction totale de ces beaux arbres. Il en est que les accusations formulées contre les platanes soi-disant homicides n'ont pas convaincus du tout ; le mal, pour eux, serait sinon tout à fait imaginaire, du moins très exagéré, et il s'en trouve même qui n'hésitent pas à proclamer leur parfaite innocuité. L'un de ces derniers a nettement déclaré que les platanes qui depuis un temps immémorial ornent le plus grand nombre des voies publiques en France, étaient non seulement innocents du crime dont on les accuse, mais que, comme la plupart des arbres, ils rendaient de grands services à l'hygiène publique.

    On n'est donc pas fixé du tout sur la réalité du danger que présentent les platanes, ce qui permet d'espérer que nos promenades n'en seront pas dépouillées de sitôt et que, comme par le passé, nous pourrons aller respirer à l’aise, pendant les chaudes journées d'été, sous leurs magnifiques ombrages.

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