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    Causerie

    Un, par exemple, qui ne pratique pas la politesse des rois, c'est le dénommé Printemps. Attendu officiellement mercredi 21 mars, à l heure 48 du matin, d'après la note insérée au calendrier par le bureau du protocole céleste, il nous a fait carrément faux-bond, nous laissant tout morfondus sous les flots d'une série d'averses entremêlées de neige et accompagnées de vilaines bourrasques.

    Ce n'était pas à faire, après le détestable hiver que nous venons de passer, et il nous devait bien un peu d'exactitude pour nous remettre des désagréments d'une si méchante saison. Mais non, avec le plus parfait sans-gêne il a manqué son entrée, et rien ne dit qu'il veuille mettre le moindre empressement à rattraper son retard.

    D'ici au moment où ces lignes seront publiées, le mal sera peut-être réparé, la chose n'est pas impossible et nous voulons bien y croire encore, mais nous avons tout de même une certaine méfiance, en dépit des pronostics basés sur la réapparition des cigognes en Alsace, que les journaux quotidiens ont signalée ; elles se sont tout bêtement mis la patte dans l'œil, ces cigognes là, et les voilà, comme nous d'ailleurs, le bec dans l'eau. Mon vieux Printemps, ça ne va pas du tout !

    Quelque chose qui va, par contre, et qui va même très fort, depuis quelque temps, c'est la loi Naquet. Ouvrez un journal parisien, et vous y lirez sûrement le compte-rendu de quelque croustillant procès en divorce ! Ce n'est pas seulement à Paris, bien entendu, que les tribunaux ont à faire fréquemment l'application de cette loi, mais la presse est plus discrète en province, et à moins de très gros incidents elle préfère garder le silence sur ces différends infimes.

    La presse parisienne n'a pas de ces scrupules, et quand les parties en cause jouissent de quelque notoriété, elle se fait un devoir de nous conter par le menu leurs démêlés judiciaires. C'est ainsi qu'elle nous a appris ces jours-ci que la première chambre du tribunal civil de la Seine avait accueilli, on se rappelle à la suite de quels dramatiques incidents, la demande introduite par M. Bianchini, le dessinateur bien connu, contre sa femme, et nous avons su en même temps que la séparation de biens précédemment prononcée à l'égard de M. et Mme Georges Hugo, venait à son tour d'être suivie d'une demande en divorce ; ces événements « bien parisiens » ne pouvaient demeurer inaperçus, et nous avons été copieusement renseignés.

    Parmi les éléments d'appréciation récemment soumis aux juges du même tribunal, toujours à propos de divorce, il en est un qui mérite d'être signalé, à cause de sa nouveauté. A tout prendre, cette nouveauté réside surtout dans le procédé employé, l'argument ayant déjà été utilisé, avec le plus grand succès d'ailleurs, par l'antique défenseur de Phryné, on sait dans quelles circonstances.

    La célèbre courtisane athénienne comparaissait devant tes héliastes pour avoir, disent les uns, voulu introduire dans l'Etat un culte nouveau, et selon d'autres, ce qui semble plus exact, sous l'accusation de graves atteintes portées aux mœurs. Hypéride, son défenseur, s'apercevant que son éloquence faisait peu d'impression sur les juges, s'abandonna tout à coup au sentiment qui l'inspirait.

    Faisant approcher sa cliente, il déchira brusquement la tunique qui la recouvrait, et la montrant toute nue aux graves magistrats, il leur représenta que ce serait un crime de condamner à mort une aussi belle femme. Eblouis à la vue des charmes exposés à leurs yeux, les juges proclamèrent, vraisemblablement sans se presser trop, l'innocence de l'accusée.

    Et voici de quelle façon nouvelle un avocat parisien vient d'adapter l'argument d'Hypéride. En terminant sa plaidoirie, et pour compléter, a-t-il dit, les dépositions entendues à l'audience et éclairer pleinement la religion du tribunal, il a placé dans son dossier la photographie du mari de sa cliente. Cette photographie, a-t-il ajouté, est très suggestive, les traits, particulièrement durs et méchants, révélant a priori un individu plein de brutalité.

    A quoi le second avocat a immédiatement répliqué que puisque son confrère avait recours à un tel moyen de preuve il allait de son côté joindre à son dossier la photographie de la femme de son client, ajoutant que ce portrait était non moins suggestif et qu'il n'était pas besoin de le considérer longuement pour se convaincre que le client ne se vantait pas en affirmant avoir été trompé par une telle femme.

    En faveur de qui les juges se prononceront- ils ? Peu nous importe ; mais n'est-ce pas que l'originalité de l'argument présenté à tour de rôle par les deux avocats était intéressante à signaler ? Au surplus il arrive assez fréquemment que des gens se décident au mariage sur le vu d’une simple photographie ; n'est-il pas dès lors assez naturel que le même moyen puisse être employé pour obtenir le divorce? En attendant, jeunes époux, quand vous irez chez le photographe, soignez la pose ; on ne sait jamais ce qui peut arriver.

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