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    Causerie

    De bien attristants débats ont ou lieu ces jours derniers devant la Chambre des députés de Prusse. Certains professeurs des universités allemandes y étaient accusés de se livrer à des expériences cruelles et souvent dangereuses sur les malades des hôpitaux ; Parmi les faits qui ont été signalés, avec preuves à l'appui, il en est d'une nature telle que nous ne nous permettrions pas d'y faire allusion ici, même à mots couverts ; d'autres, pour n'être pas de cet ordre, n'en sont pas moins révoltants, et nous pouvons citer notamment le cas d'un professeur de Breslau qui pour étudier la germination des furoncles s'est livré à toute une série d'opérations sur un enfant malade. Et savez-vous la raison qu'a donnée pour sa défense ce triste individu ? C'est que l'enfant, atteint d'une maladie incurable, ne pouvait être sauvé.

    On a fait justement remarquer à ce propos que nos médecins et chirurgiens français n'ont jamais encouru un blâme pareil. Parfois, dans des accès de sensiblerie exagérée on s'est avisé de leur reprocher certaines expériences faites sur des animaux ; des campagnes très violentes furent engagées, il y a quelques années, contre la vivisection pratiquée sur d'infortunés caniches, mais nous aimons à croire que, même dans l'intérêt supérieur de la science, nos savants ne commirent jamais, sur des êtres humains confiés à leurs soins, les cruautés barbares du genre de celles que nous venons, de signaler.

    Ces pratiques abominables ont soulevé, il faut le reconnaître, une très vive réprobation ; mais il n'en reste pas moins profondément regrettable que les lois de l'humanité aient pu être violées de cette façon dans un pays civilisé.

    Au moment où se produisent ces faits, la vertueuse Allemagne nous donne un assez curieux spectacle ; il s'agît de tentatives faites pour réglementer l'art par des mesures de police. Sur l'initiative d'un député, un projet a été présenté devant le Reischtag à l’effet de réformer la mode des costumes trop décolletés.

    Ce représentant pudibond va même plus loin dans son projet ; il propose de frapper de la peine de l'emprisonnement les artistes, peintres ou sculpteurs, qui abusent du nu. Il faudrait pourtant s'entendre ; le nu peut parfaitement chaste, l'étude du nu est absolument indispensable aux artistes, et il est ridicule d'affecter de la pruderie en face des produits inspirés par le sentiment du beau.

    Mais le farouche iconoclaste ne l'entend pas ainsi ; non seulement il ne veut pas entendre parler de corsages bas et de jupes écourtées, non seulement il dit, comme Tartufe, aux belles dames en toilette de soirée :

    Couvrez ce sein que je ne saurais voir,

    mais il prétend qu'il faut détruire toute œuvre d'art qui, sans être immorale, notez-le bien, serait de nature à offenser la pudeur des jeunes gens au-dessous de dix-huit ans. Il est réussi, ce législateur!

    L'autre jour, à New-York, les journaux quotidiens l'ont raconté, la police a interdit la représentation de Sapho d'Alphonse Daudet, pour cause d'immoralité, et elle a même fait fermer le théâtre où ces représentations avaient lieu ; le Tartufe allemand est plus intransigeant encore ; ses foudres n'atteignent pas seulement le théâtre et la littérature, il en veut frapper toutes les manifestations du beau universellement acceptées jusqu'ici ; l'art antique, pas plus que l'art moderne, ne trouve grâce devant lui, et il ne veut tolérer la Vénus de Médicis que si ses charmes divins disparaissent sous une tunique ; la feuille de vigne ne saurait lui suffire, et l'Apollon du Belvédère, qui est pourtant au Vatican, ne lui paraîtra présentable que le jour où on l'aura affublé d'un complet.

    La loi qu'il a présentée n'est pas sans soulever dans le monde artistique les plus vives récriminations, et comme elle doit revenir eu troisième lecture on espère que ces protestations ne passeront pas inaperçues ; mais la police berlinoise n'a pas attendu plus longtemps pour faire l'essai de l'application de cette loi.

    C'est ainsi qu'un agent, s'étant arrêté devant la vitrine d'un magasin d'objets d'art, y aperçut dernièrement une photographie reproduisant un tableau fameux de Bocklin. Ce tableau représente des sirènes et des chevaux marins qui se poursuivent en s'abandonnant à la volupté des eaux. L'agent trouva la chose immorale et, entrant dans la boutique, il intima au marchand l'ordre de faire disparaître la photographie.

    Mais, objecta le marchand, vous ne savez donc pas que l'empereur a fait placer le tableau original de Bocklin dans ses galeries?

    Rien n'y fit, et la photographie dut être aussitôt soustraite au regard offensé du sergent teuton. C'est du joli !

    Mais voilà que la Turquie elle aussi se mêle d'avoir de ces grotesques excès de pudibonderie. Les journaux de Constantinople annoncent en effet que le ministère de la police, considérant comme blessant pour les bonnes mœurs l'usage des maillots collants des écuyères d'un cirque en représentation à Stamboul, vient d'ordonner leur remplacement par des pantalons bouffants, il en pourra bien résulter pour les écuyères quelques fâcheux accidents, mais la pudeur musulmane, bien connue, aura été sauvegardée. Belles houris du paradis de Mahomet, que pensez-vous de celle-là ?

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