Sommaire :

    Causerie

    Mes charmantes lectrices me feront, je l’espère, l'honneur de reconnaître que chaque fois que j'en ai eu l'occasion, je me suis fait un véritable plaisir de signaler les heureux progrès du féminisme. Dernièrement encore, pour répondre à une fausse idée sottement répandue, je louais en toute sincérité le génie inventif de la femme, et je m'attachais à faire ressortir, en citant à l'appui de très probants exemples, ce qu'on pouvait attendre de son esprit sagement positif et de la richesse de son imagination.

    Ce préambule, Mesdames, n'a d'autre but que de me défendre par avance contre les interprétations fâcheuses pour votre serviteur qui pourraient résulter du fait assez imprévu que je vais vous raconter. Elle n'est point banale, en effet, cette nouvelle manifestation du féminisme qui vient de se produire en Autriche ; voyez plutôt.

    La succession du Deibler de l'endroit étant devenue vacante, de nombreux postulants se sont présentés, et il se trouve que dans les rangs des solliciteurs qui briguent cette succession – plus enviée qu'on ne pense – figure une jeune Viennoise, fort belle au surplus, comme elles le sont généralement.

    Et voici les raisons qu'elle allègue. Après avoir fait connaître qu'elle compte vingt-quatre printemps, cette aimable personne déclare dans sa demande que son sexe et sa beauté lui semblent de nature à la rendre tout à fait propre à remplir l’emploi auquel elle aspire. Effectivement, dit-elle, la dernière personne sur laquelle le condamné à mort attache sa vue est le bourreau qui, neuf, fois sur dix est horriblement laid.

    Cela ne faisant pas de doute, elle se demande s'il ne serait pas consolant, pour le malheureux qui va expier les fautes de sa vie, de laisser reposer ses ultimes regards sur une beauté dont les charmes pourraient lui faire oublier les tortures d'une agonie morale pire que la mort .

    Elle va bien, la Viennoise! Mais cette gaillarde-là se leurre étrangement sur l'effet de ses charmes. Si troublants qu'ils puissent être, il nous paraît passablement exagéré de croire qu'ils soient capables d'exercer une influence consolatrice sur les dernières minutes d'un patient à qui l'on passe la corde au cou pour le lancer dans l'éternité, et nous estimons que les plus beaux yeux du monde doivent laisser un homme bien indifférent au moment de faire le saut.

    S'ils n'étaient pas ligotés, les condamnés à mort auraient, je pense, bien d'autres chiens à fouetter en cet instant suprême ; sans se mettre à leur place on peut le supposer en toute certitude.

    Reste seulement à savoir si cette étrange sollicitation n'est pas le fait d'un simple fumiste. La race des Vivier et des Lemice-Terrieux n'est sans doute pas éteinte en Autriche, et c'est vraisemblablement de quelque facétie macabre qu'il s'agit.

    S'il n'en est pas ainsi, à la Viennoise le pompon! On ne le lui disputera pas de sitôt, même en Amérique, où pourtant on ne recule devant aucune excentricité.

    Et puisque nous avons été amené à parler de l'Amérique, disons qu'aux Etats-Unis le féminisme se manifeste actuellement sous une tout autre forme. Marchant sur les brisées de l'Armée du Salut, les femmes y ont une tendance marquée à y devenir prédicateurs, ou si vous le préférez, prédicatrices.

    On cite une comtesse allemande qui, après avoir joué un rôle brillant dans la société berlinoise, s'est retirée aux Etats- Unis où elle va prêchant de ville en ville la parole de l'Evangile. Elle a même plusieurs concurrentes, dont l'une, à peine âgée de seize ans, est déjà célèbre dans tout le pays.

    Je n'ai quant à moi qu'un goût fort médiocre pour les sermons et les sermonneurs, mais je ne puis m'empêcher de croire, malgré mon peu de compétence en pareille matière, qu'il doit être bien difficile aux plus éminents prédicateurs de lutter avec leurs belles rivales, l'éloquence de la chaire se doublant avec elles, comme dirait Alphonse Allais, de l'éloquence de la chair.

    En admettant qu'ils résistent à la première de ces éloquences, les auditeurs risquent fort de succomber à l'autre ; sont-ils heureux, ces paroissiens-là!

    On n'a pas encore songé, dans notre bon pays de France, à tempérer ainsi les rigueurs du carême. Faire son salut tout en se rinçant l'œil est une occupation qui ne nous paraît pas devoir manquer de charmes, surtout quand les prédicantes en sont suffisamment pourvues.

    Et pourquoi ne le seraient-elles pas ? La beauté est une vertu, disaient les anciens, et nous aimons à croire que les aimables dames qui abordent la chaire possèdent celle-là comme les autres. Ne doit-on pas toujours prêcher d'exemple? Et c'est bien là le cas, je suppose.

    A quand les prédicateurs en jupons?

    Retour