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    Causerie

    La belle humeur étant l'infaillible indice d’une bonne santé, nous pouvons dire aujourd'hui on toute assurance que si l’état sanitaire de notre ville a pendant quelque temps laissé à désirer, par suite de la fâcheuse grippe, il est actuellement aussi satisfaisant qu'il soit possible de le souhaiter. Cette heureuse disposition d'esprit a pu être constatée mardi dernier de façon à lever tous les doutes. Jamais en effet nous n'avions vu notre ville plus joyeuse et plus franchement gaie que dans la soirée du mardi-gras.

    Le temps ayant bien voulu se mettre de la partie — le besoin s'en faisait joliment sentir — nos principales rues avaient pris dans l'après-midi une animation peu ordinaire. Non qu'il y eût quelque chose à voir et qu'un spectacle quelconque motivât cette attirance anormale de promeneurs, mais on était si bien disposé à s'amuser quand même que l'apparition du moindre faux-nez suffisait à exciter dans les rangs pressés de la foule une joie générale.

    Jamais le mot de Rabelais que rire est le propre de l'homme ne fut mieux justifié que dans cette folle journée ; on riait de tout et de rien, sans qu'on sût pourquoi, pour le plaisir, et de si bon cœur que les plus moroses auront eu sûrement bien de la peine à ne pas céder à cette douce contagion.

    La nuit venue ç’a été bien autre chose. De nombreux déguisements ont fait leur apparition parmi la foule toujours grossissante. En commerçants avisés, les marchands de confetti sont aussitôt venus prendre position devant les grands cafés entre la place Le Viste et la place de la République, et bientôt s'engageait, à coups de ronds de papier verts, jaunes ou rouges, une bataille acharnée qui s'est poursuivie jusqu’à une heure avancée, malgré quelques alternatives de pluie, et n'a pris fin que faute de projectiles.

    La soirée a dû être bonne pour les marchands de ces rondelles multicolores, dont la neige tourbillonnante n'a cessé de tomber en flocons épais, de six heures à minuit.

    Plus d'une fois certains esprits chagrins ont élevé des protestations contre ce jeu en somme assez innocent des confetti en papier. Que serait-ce, s'ils allaient prendre part au carnaval de Nice, où les projectiles consistent en boulettes de plâtre durci contre lesquelles il est indispensable de se garantir le visage à l'aide d'un masque protecteur en toile métallique?

    Certes le confetti, si léger soit-il, a ses désagréments. Au moment où l'on s'y attend le moins on en reçoit des poignées dans les yeux, dans la bouche et dans le cou ; il se glisse sous les vêtements et l’on en rapporte des quantités chez soi. Mais au fond les blessures qu'il produit ne sont pas dangereuses.

    L'important c'est d'en réglementer la vente, d'interdire, comme cela se fait généralement d'ailleurs, le mélange de couleur de petits papiers, pour empêcher qu'on ne fasse resservir ceux qui sont déjà tombés à terre. On peut aussi en limiter le jet à certaines rues ou promenades, et à certaines heures.

    Aller plus loin ne paraît pas nécessaire, car il faut bien le reconnaître, c'est grâce au confetti que le carnaval a repris son essor. Avant lui les réjouissances populaires du mardi-gras avaient à peu près disparu, la Folie n'agitait plus ses grelots célébrés par nos vieux chansonniers ; le carnaval n'était plus qu'un mythe, il était triste, il se traînait lamentablement, et pour le retrouver vivant comme au temps jadis, il fallait l'aller chercher sur les bords de la Méditerranée. A quoi bon?

    Il n'était pas trop tôt qu'un ingénieux inventeur lançât le nouveau confetti. Grâce à ces petits disques, la vieille gaieté française a repris partout ses droits ; ils ont triomphalement secoué la torpeur où nous nous débattions ; ils nous ont rendu les liesses d'autrefois où se complaisaient nos pères, la bonne et grosse gaieté dont ils avaient accoutumé d'égayer à certains jours les banalités de la vie courante.

    Est-ce donc un mal de rire un peu? L'existence n'est pas déjà si drôle, et c'est bien le moins qu'il nous soit loisible parfois d'en oublier les tracas. Le jour où la France aurait perdu sa gaieté, elle ne serait plus elle-même. L'histoire est là qui montre tout ce que nous devons à notre tempérament particulier, que les autres nations ont toujours admiré chez nous, qu'elles seraient si heureuses de s'assimiler et qui souvent nous a fait supporter la mauvaise fortune.

    Comment, nous dira-t-on, il y a tant de choses que cela dans le confetti? Et pourquoi pas?

    Qu'importe le flacon, pourvu qu'on ait l'ivresse!

    a dit le poète. Qu'importe le moyen, dirons- nous à notre tour, s'il nous donne le résultat voulu ! Qu'il vienne d'un rond de papier ou d'autre chose, peu importe ; l'essentiel est qu'on le trouve, serait-ce au fond d’un sac de confetti.

    Songez au surplus que le commerce du confetti a de bien longues mortes-saisons. Ils ont de la famille, ceux qui le vendent, comme ceux qui le fabriquent. Et que leur resterait-il si on le supprimait? Avec ça que le commerce des verres noircis pour éclipses est déjà si florissant !

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