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    Causerie

    Tous ces jours derniers, nos rues étaient remplies du plus joyeux vacarme. Tambours battants, clairons sonnants et drapeaux déployés, des groupes de conscrits, leur numéro piqué sur la poitrine, dans l’enrubannement des cocardes tricolores, défilaient militairement sous la conduite d'un tambour-major haut empanaché dont les moulinets rapides faisaient l’admiration des passants.. La joie au cœur, la chanson aux lèvres, ils marchaient d’un pas cadencé souvent suivis d'hommes à barbe grise, les pères que semblait rajeunir la nouvelle célébration de cette fête patriotique.

    Nous sommes loin du service de sept ans, par où passèrent les anciens que leur numéro n'avait pas favorisé, ou qui n’avaient pas eu les moyens de s’offrir le luxe d’un remplaçant; nous sommes même loin du service réduit pour les bons numéros et le tirage au sort, à l’heure actuelle, n'est plus guère qu'une formalité, mais la bonne humeur des conscrits est toujours la même ; ils savent bien qu’ils auront tous à passer par la caserne et cette perspective n’est pas pour les effrayer, car ils savent aussi ce qu'on doit au pays, et quoi qu’il puisse advenir ils tiennent à montrer que l’adolescent d'hier est désormais un homme, prêt à tous les devoirs et s’il le faut à tous les sacrifices.

    Au dire des personnes de retour de nos stations méridionales, les Anglais sont plutôt rares en France cette année ; mais il en est venu quand même et l’on peut se demander quelles impressions ils éprouvent en voyant circuler nos joyeux défilé de conscrits. Ces impressions doivent être tout autres qu'aux années précédentes, car leur armée ne s'est jusqu’ici composée que de volontaires, et voici que les frottées mémorables que vient de leur infliger le vaillant petit peuple boer a fait r??fléchir les pouvoirs publics en Angleterre et que de ces réflexions, l’établissement d’un service obligatoire est à la veille de sortir.

    La vue de nos conscrits leur aura sûrement ment rappelé cette préoccupation de leurs gouvernants, et je me demande si cette perspective de l'impôt du sang leur inspire des sentiments du même genre que ceux dont témoignent en ce moment nos soldats de demain. L'établissement du service pour tous va bouleverser la vie publique en Angleterre, et quelle que soit l'ardeur du patriotisme de nos voisins d'outre-Manche il y a gros à parier que beaucoup se demandent, à l'heure actuelle, ce qu'on est allé faire dans cette galère du sud africain. Ils auraient mauvaise grâce à s'en plaindre, puisqu'ils l'auront voulu.

    Pour commencer, sans doute le remplacement sera-t-il autorisé, et ils pourront de la sorte s'assurer moyennant finances contre les ennuis de la caserne et les dangers de la guerre, l'Angleterre étant peut-être le pays où on s'assure le plus volontiers sur toutes sortes de choses. On s'y assure même contre le célibat, et c'est le sexe aimable auquel nous devons les blondes misses qui constitue plus particulièrement la clientèle des compagnies exerçant ce genre d'assurances.

    Ces compagnies ne se chargent pas de trouver à leurs clientes des maris assortis, cela reste comme partout l’affaire des agences matrimoniales, mais elles s'adressent aux jeunes personnes, qui ne désespèrent pas de trouver un époux et leur font en attendant verser une prime annuelle.

    Vienne la quarantaine, âge fixé par la compagnie pour coiffer sainte Catherine (sont-ils galants tout de même, ces Anglais!) Si à ce moment décisif la cliente n'a pas rencontré l’élu de son cœur, la compagnie lui remet une somme proportionnelle aux versements effectués, ce qui lui permet de s'offrir à défaut d'un mari, quelques douceurs compensatrices.

    Si par contre la personne assurée a dans l'intervalle trouvé un époux, comme elle doit se montrer très satisfaite, les versements restent acquis à la compagnie, et les primes ainsi abandonnées vont grossir le fonds social. Ce genre d'assurances est, paraît-il, très à la mode de l'autre côté du détroit.

    La mode ! ai-je dit. Connaissez-vous la dernière mesdames? Elle nous vient du Midi et par le temps de variole qui court elle pourrait bien faire rapidement son tour de France. Sachez donc que ces temps derniers un grand bal était organisé chez un notable commerçant d’une ville ou la revaccination s’exerce avec activité. Mais, dans la semaine qui précéda le bal, la maîtresse de maison vit entrer chez elle les lettres d’excuses. La plupart de ses invitées lui exprimaient le regret de ne pouvoir revêtir leur tenue de soirée à raison des marques plus ou moins cicatrisées laissées par l’opération que venaient de subir leurs jolis bras.

    Que faire en cette fâcheuse occurrence ? Tout était prêt et il était impossible de décommander la soirée. Soudain, une idée lumineuse, géniale, oserai-je dire, passa par la tête de la maîtresse de maison. Venez quand même, répondit-elle, je me charge de tout arranger. Et quand les aimables invitées arrivèrent, elle remit à chacune d’elle de charmants petits brassards de soie qu’elle avait fait faire à leur intention. Et le bal fut, comme on pense, tout à fait réussi.

    Il n’y avait qu'une Française pour trouver cette idée-là.

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