Sommaire :

    Causerie

    On ne sait plus qu'imaginer , dit-on volontiers, chaque fois qu'une invention quelconque, géniale ou simplement curieuse, vient à se produire, et c'est ainsi, par antiphrase, que se traduit le plus souvent l'admiration populaire, à l'annonce de toute découverte importante, ou de n'importe quel procédé nouveau qui présente un certain caractère d'originalité. On le dit de chaque mode féminine comme de toute invention scientifique, et l'expression s'applique aussi bien à la forme d'une jupe qu'aux plus précieuses trouvailles du génie humain : téléphone, bateau sous-marin, sérum antirabique, etc.

    Dans le domaine incessamment accru de ces inventions, il en est une toute récente qui, pour ne pas appartenir le moins du monde au genre de celles que nous venons d'énumérer en dernier lieu, n'en mérite pas moins d'être signalée, en ce qu'elle se rapporte au sentiment le plus universellement répandu dans la nature humaine, et je vous la donnerais en mille à deviner si je n'avais hâte d'arriver au fait.

    Il ne s'agit ni plus ni moins que du moulage des baisers, eh oui, des baisers, vous avez bien lu. C'est, vous n'en doutez pas, d'Amérique que nous vient l'invention nouvelle que signalent en termes dithyrambiques des prospectus répandus à foison aux Etats-Unis.

    Il est d'usage, là-bas... comme partout, de déposer un baiser sur les missives un peu tendres. Des papetiers avisés, désireux d'améliorer le procédé primitif qui consiste à déposer le baiser à côté de la signature et à entourer l'étroit espace effleuré par les lèvres d'un léger ovale tracé d'une main tremblante, avaient même inventé pour cet usage un papier spécial avec une place différemment nuancée pour cette apostille amoureuse.

    C'était déjà fort bien ; mais il appartenait au hasard de faire mieux encore. Or donc une jeune miss, ayant posé à l'endroit indiqué ses lèvres frémissantes barbouillées de cold-cream, constata, avec quelle joie, je vous le demande, que son baiser avait laissé sur le papier une trace aussi intense que fidèle.

    Ce fut pour elle un trait de lumière et comme elle avait, en dehors de ses sentiments affectueux pour l’être aimé, un esprit très pratique, elle fit part du précieux résultat si fortuitement obtenu. La tendre révélation ne tomba pas, comme on dit, dans l'oreille d'un sourd, et à quelques jours de là la cire aux baisers était inventée, une cire si souple et si sensible qu'elle garde avec la plus parfaite exactitude la douce empreinte des lèvres qui l'ont touchée.

    Il est à peine besoin d'ajouter que la nouvelle mode fait déjà fureur en Amérique, et il y a tout lieu de croire que nos jolies sentimentales ne tarderont pas à l'adopter. Bientôt tous les amoureux, dans leurs billets galants, feront usage de cette cire, qui doit être rose naturellement, et que chacun choisira au parfum préféré.

    Le moulage des lèvres survivant au baiser, quelle ivresse ! Si du haut du ciel, sa demeure dernière, puisque l'Eglise l'a canonisé, Christophe Colomb peut se rendre compte de la mode nouvelle, il sera joliment fier d'avoir découvert un pays où l'on invente de si belles choses, et il en voudra un peu moins aux Américains d'avoir dépossédé l'Espagne des vastes possessions qu'il avait conquises pour elle, d'autant plus qu'après tout la nouvelle cire, si malléable soit-elle, ne peut être qu'une variété de la cire d'Espagne.

    Mais qu'on vienne donc nier, après cela, l'esprit inventif des femmes ! Les hommes qui, tout en reconnaissant leurs nombreuses qualités, leur dénient parfois cette faculté, sont souverainement injustes, et M. le docteur Neuville vient justement de l'établir d'une façon irréfutable, en consultant tout simplement les registres des brevets d'invention de ces dernières années.

    Il a relevé, à l'actif des femmes américaines, nombre d'inventions qui témoignent, de la fertilité de leur imagination, et leur sexe n'en bénéficie pas seul, puisqu'à côté des tissus de corsets, des tire-boutons, des eaux de toilette, des machines à glacer la crème on remarque un nouveau système de chemises d'homme, de garde-crottes pour pantalon et des « protecteurs de moustaches » (?!), sans compter les roues de locomotive, les courroies de transmission, les machines électriques, etc.

    M. Neuville reconnaît que les femmes françaises sont fortement distancées en pareille matière par leurs rivales d’Amérique. Cependant il a relevé sur les registres de notre ministère du commerce quelques brevets féminins qui ne sont pas dépourvus d'intérêt. Il cite notamment un peigne faisant parvenir directement du liquide sur le cuir chevelu, une nouvelle enveloppe à cigarettes préparée avec des feuilles de roses comprimées, un système de vélodrome de chambre, des cure-dents aromatiques avec effet antiseptique, une boule de massage et un « fond » à côté mobile pour culottes de dames cyclistes, écuyères et chasseresses.

    La conclusion de l'excellent docteur est que si les inventions des dames américaines ont généralement un caractère plutôt pratique, les françaises ne créent rien sans une nuance romantique et leurs brevets révèlent leur vague à l’âme . Quand nous vous le disons, mesdames, que la Française est la femme idéale !

    Retour