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    Causerie

    Si, comme on l'affirme, chacun de nous, à partir d'un certain âge, voit chaque jour s'évanouir une illusion — ce qui, soit dit en passant, établirait que nous en avons tous été largement dotés — chaque âge de la vie d'un peuple voit pareillement disparaître quelque tradition dans les profondeurs de l'oubli. Pour les premières, pour les illusions, il n'y a rien à faire, et nul ne saurait les garder par devers soi, quand l'heure fatale de leur départ a sonné ; mais par bonheur, il n'en est pas tout à fait de même des traditions, car s'il en est parmi elles qui, suivant la pente naturelle des choses, s'enfuient peu à peu dans la nuit des temps, il en est d'autres qu'il est aisé de conserver.

    De ce nombre est celle qui préside au déclin de l'année courante et se continue jusqu'à l'aurore de l'année qui vient. L'étape qui va de janvier à décembre est toujours plus ou moins dure à parcourir, aussi n'est-il pas mauvais de faire une petite halte de quelques jours pour reprendre haleine et se préparer à repartir en avant.

    Nous voici à cette époque, qu'on a pittoresquement appelée la trêve des confiseurs : c'est le réveillon, c'est Noël, c'est enfin le Jour de l'An qui va justement luire demain, nuit pantagruélique et journées de liesse dans les joies desquelles on se réfugie avec empressement pour y oublier un instant les misères et les soucis de la vie. Et c'est ce qui explique surabondamment que la période des fêtes actuelles est aussi brillante que celle des années précédentes. Si cette tradition n'existait pas, il faudrait l'inventer ; mais puisque nous l'avons, maintenons-la précieusement, nous ne savons pas ce que l'avenir nous réserve.

    À entendre Mme de Thèbes, une pythonisse haut cotée que nos confrères parisiens ne manquent guère d'interviewer à cette époque-ci, l'année dans laquelle nous allons entrer sera bien difficile — il est vrai qu'elles le sont toutes, et cette prédiction n'est dès lors pas très compromettante — mais il paraît que tout ne sera pas rose au cours des trois cent soixante-cinq jours de cette fin de siècle.

    Réjouissons-nous tout d'abord que l'année prochaine ne soit pas bissextile, puisqu'il en a été convenu ainsi, il y a trois cents ans, lors de l'établissement du calendrier grégorien, d'après lequel, pour ne pas nous mettre en retard sur la nature, trois années bissextiles séculaires sur quatre doivent être supprimées. Cela nous fera toujours une mauvaise journée de moins à passer. Ce n'est pas énorme assurément, mais puisque l’année doit être si désagréable que cela, ce sera autant de pris sur l'ennemi.

    Eh oui, elle n'est pas très rassurante, Mme de Thèbes. D'après elle l'année qui vient sera placée sous une mauvaise influence, l'influence de Vénus ni plus ni moins ; elle a vu cela dans les astres, et elle nous présage, entre autres calamités, une recrudescence de crimes passionnels. Gomme si nous n'en avions pas eu suffisamment de ces crimes, depuis quelque temps ! Ce sera du joli.

    Mais qui aurait cru l'aimable Vénus capable de tant de noirceur ? C'était bien la peine que le beau Pâris, faisant fi des charmes de l'altière Junon et de la sage Minerve lui décernât la pomme, à cette olympienne cocodette! On vient heureusement de reprendre la Belle Hélène, aux Variétés, et j'espère bien que le fils de Priam, qui a naturellement un rôle important dans l'ouvrage, profitera de l'occasion pour lui dire son fait, à la divine cascadeuse ; elle ne l'aura pas volé. Vous me direz qu'elle s'en moquera ; eh bien, faisons comme elle et attendons les événements.

    Quant à Mme de Thèbes, elle nous fait tout l'effet de s'être fourré dans l'œil la pointe de son bonnet d'astrologue. Est-ce qu'elle ne nous fait pas savoir que la race anglaise, race aux doigts carrés, comme elle dit, échappera à la funeste influence de l'astre ? Il n'y paraît guère, en vérité. Depuis quelque temps ce bon John Bull écope dans les grands prix, sur la terre africaine, et la succession de défaites qu'il vient coup sur coup d'éprouver semble faire présager, sans être grand devin, que Vénus ne lui sera pas si favorable, en dépit des dum-dum et de la lyddite.

    Ils sont agaçants à la fin tous ces astrologues avec leurs prédictions. Après Rudolf Falb, en voici un autre maintenant qui vient de calculer que la lune, la chaste Phoebe — c'est inouï ce qu'elles nous en veulent, ces déesses ! — en voici un autre, avons-nous dit, qui nous annonce que la lune est en train de tomber et qu'elle rencontrera notre globe dans sept cent vingt-huit ans. Sept cent vingt-huit ans ! Il y a encore de la marge, et nous n'avons pas à nous préoccuper outre mesure de ce lointain événement, si fâcheux soit-il ; mais il est vexant de songer à la triste figure que feront nos descendants quand le moment sera venu.

    Ce ne sera pas gai pour eux. Notre satellite, qu'on pouvait supposer moins mal élevé, leur tombera dessus, les calculs sont précis, le vendredi 13 décembre de l’an de disgrâce 2627, à huit heures vingt-neuf minutes de relevée. Ils ne seront pas écrabouillés, le coup devant porter en plein sur l'Atlantique ; mais ils n'en seront guère plus avancés, car l'océan sera refoulé sous la pression de l'énorme bloc, et il viendra inonder toute la terre. Et maintenant, en attendant que l’astrologue en question soit mis au cabanon, ce qui ne saurait tarder, et que la lune tombe, à l'année prochaine !

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