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    Causerie

    Si, comme les plaisanteries, les joies les plus courtes étaient les meilleures, les amateurs de patinage auraient lieu d'être très satisfaits. En effet, à peine avaient-ils pu se livrer tout à leur aise, pendant quelques jours, aux délices de ce sport hivernal que le fâcheux dégel est venu, rendant inaccessible la surface du lac de la Tête-d'Or et transformant en marécages le terrain des jeux de boules où les personnes prudentes préfèrent exercer leur virtuosité.

    D'ici au moment où paraîtront ces lignes peut-être qu'un vent plus favorable aura remis les choses en état, et nous voulons bien espérer, pour les friands de la lame du patin, que les parties en perspective ne sont que parties remises ; mais, à l'heure où nous écrivons, le mal, pour être réparable, n'en est pas moins grand, et la glace, ainsi que leurs beaux projets, sont provisoirement à vau-1'eau.

    Il faut savoir attendre. C'est ce que se disait sans doute, lui aussi, le personnage qui vient de mourir eu Hollande à un âge avancé, Charles XI de Naundorff, le prétendu fils de Louis XVII. Le fait est.que ce prétendant platonique ressemblait étonnamment à Louis XVI, ainsi qu'en fait foi le portrait qu'en ont donné ces jours-ci les journaux. Son appétit était, paraît-il, aussi bourbonien que son appendice nasal, et il vivait dans l’espoir que ses droits de légitime héritier de la branche aînée seraient un jour solennellement reconnus.

    Il est mort sans avoir pu, comme d'autres prétendants, réaliser son rêve ; mais n'en déplaise à l'illustre Gamelle, sa race n'est point éteinte, et il laisse après lui plus d'un rejeton. Justement même, comme la plupart de nos confrères sans doute, nous avons reçu il y a quelques jours, honneur inespéré, des nouvelles de son héritier direct.

    Celui-ci en effet, Auguste-Jean de Bourbon, et la princesse sa femme viennent de nous notifier, sur un élégant bristol dûment timbré aux armes de la Maison de France, la naissance de leur fils le dauphin Charles- Louis.

    Cet heureux événement s'est produit le 27 novembre dernier à Lunel (Hérault), une charmante petite ville dont les produits vinicoles jouissent d'une juste renommée. Selon toute apparence l'heureux père n'aura pas manqué, comme le fit jadis celui de son aïeul Henri IV, de faire boire à son fils quelques gouttes du meilleur muscat du cru. L'oubli de cette excellente tradition eût été d'autant plus impardonnable que le prince Auguste-Jean de Bourbon exerce précisément l'honorable profession de marchand de vins, vous avez bien lu, marchand de vins, ce qui lui permet d'aspirer à la fortune avec un peu plus de certitude qu'il n'aspire d'un autre côté à la couronne. Il est bon d'avoir plusieurs cordes à son arc. Au surplus, par le temps qui court, les trônes ne sont pas très solides ; aussi, au risque de passer pour un vil courtisan, ne pouvons-nous que féliciter l'excellent prince de s'être mis résolument dans les liquides.

    Et puis, à quoi bon vouloir régner sur la France, puisqu'en ce moment même il est question de son démembrement ? Un journal anglais, le Sun, qui ne doit pas pourtant manquer de copie, avec ce qui se passe dans le Sud africain, vient tout bonnement d'établir un projet de partage de la France, et vous allez voir s'il y va de main morte.

    La Belgique obtiendra la frontière de la Somme ; l'Allemagne aura la Champagne. De son côté l'Espagne, en compensation de ses colonies perdues, ira de la Charente à Lyon, et l'Italie sera limitée par le Rhône. Quant à la Suisse, elle sera joliment bien pourvue, puisque s'allongeant prodigieusement vers l'ouest, elle obtiendra la Franche- Comté, la Bourgogne et tout le bassin de la Loire ; du coup elle pourra s'offrir une marine, ce qui lui permettra d'utiliser le fameux amiral dont les graves diplomates du congrès de la Haye ne dédaignèrent pas, l’an dernier, d'évoquer la plaisante silhouette.

    Il nous restera donc en gros et en détail, la Bretagne, la Normandie et l'Ile-de- France, et ces trois provinces formeront à elles seules un royaume, dont la capitale sera Paris, mais qui ne tardera pas, c'est tout indiqué, à devenir une simple colonie anglaise.

    Ajoutons pour être complet que les événements prédits par le Sun ne doivent s'accomplir que dans une dizaine d'années d'ici, ce qui nous permet de respirer un peu avant leur réalisation.

    Le journal anglais qui dispose ainsi de notre pays déclare que cette mesure radicale s'impose parce que nous sommes un peuple léger. Nous ne lui ferons pas le même reproche, la plaisanterie étant plutôt lourde. Mais le plus joli, c'est que cette boutade du journaliste d'outre-Manche a paru justement dans le numéro même qui relate la défaite de lord Methuen par les Boers. On n'a vraiment pas plus de spirituelle ironie, et surtout d'à-propos.

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