Causerie
Pour le coup c'est bien l'hiver. Le voilà revenu, brusquement, sans qu'on s'y attendit. On en avait perdu l'habitude depuis quelques années, et il paraissait tout naturel qu'il en fût de même cette fois-ci. C'était chose entendue ; et tout le monde ou à peu près était de cet avis ; les fabricants de pronostics eux-mêmes étaient unanimes là-dessus, ce qui évidemment ne prouvait rien, au contraire, l'événement semblant prendre un malin plaisir à déjouer leurs oracles ; mais le véritable hiver était si bien oublié que nul ne songeait à discuter leurs dires, à mettre en doute un seul instant l'excellence de leurs « tuyaux ».
Il faut en rabattre, les froids sérieux sont venus, et il y a gros à parier ceci n'est pas un pronostic, mais une opinion comme une autre que nous les sentirons passer. On peut s'attendre à tout de la part de ce bonhomme Hiver, ainsi qu'il est d'usage de le qualifier, bien qu'après tout ce soit plutôt un faux bonhomme, et la preuve c'est qu'il s'est fait sentir tout d'abord ! là où on l'attendait le moins, en pleine Provence, où il a débuté, dès dimanche dernier, par une abondante chute de neige, ce qui a dû paraître d'autant plus désagréable à nos bons amis de Marseille, que nous n'avions pas encore vu à Lyon l'ombre d'un flocon ; il est vrai qu'à Marseille il neige et, il gèle sans qu'on sache pourquoi, et qu'on n'a jamais pu se l'expliquer.
Une chose que bien des gens ne s'expliquent pas non plus, c'est la décision imprévue que vient de prendre le ministre des colonies sur l'avis du grand-chancelier de la Légion d'honneur. M. le général Davout, un si excellent homme, qui donc se fût attendu à cela de sa part?
Or donc, le ministre des colonies vient de faire signer par M. le président de la République un décret aux termes duquel les innombrables citoyens heureusement distingués par S. M. Norodom, autrement dit les chevaliers de l'ordre royal du Cambodge, devront modifier désormais la couleur de leur ruban.
C'est vraiment dommage. Il était si joli, ce petit bout de ruban, à fond rouge relevé de mignons liserés verts, si mignons qu'on les distinguait à peine, et souvent pas du tout, grâce à la charitable complicité de fabricants complaisants. Aussi était-il très demandé, ce ruban-là, tous les myopes et ils sont nombreux s'y trompaient, et l'on était bien sûr avec eux de faire son petit effet. Si jeune et déjà chevalier de la Légion d'honneur ! s'entendait dire à chaque instant l'heureux décoré qui truquait ainsi.
Le murmure flatteur soulevé sous ses pas
lui allait droit au cur, il tressaillait d'aise, retroussait sa moustache et plastronnait d'un air conquérant, sûr de son effet devant les jolies femmes.
Il va falloir déchanter. Le ruban rouge aux microscopiques liserés verts devra être remplacé par un ruban fond blanc bordé de chaque côté d'un liseré orange. L'application de cette fâcheuse mesure n'est pas immédiate, le ministre compatissant ayant laissé aux chevaliers du royal Cambodge jusqu'au 1er mai de l'année prochaine pour changer les couleurs de l'ordre ; mais à partir de cette date le port du nouveau ruban deviendra obligatoire, et ce sera fini du prestige d'antan. Triste ! Triste !
Mais notez que le ministre, dans son rapport au chef de l'Etat, ne fait pas la moindre allusion aux rubans fantaisistes dont nous parlions tout à l'heure. Il feint de croire qu'on n'en porte pas d'autres que ceux qui sont strictement réglementaires, et voici les raisons sur lesquelles il s'appuie pour légitimer ce changement de couleur.
Aux termes d'une circulaire récente, elle remonte à un an à peine, les titulaires de l'ordre étaient tenus encore qu'ils y tinssent fort peu de porter la croix sur le ruban de cette décoration, pour éviter toute confusion avec la Légion d'honneur, et c'est, à ce qu'il dit, pour les soustraire à une obligation devenue inopportune, depuis que le royal Cambodge et quelques autres ordres sont devenus des décorations françaises, qu'il a proposé cette modification radicale aux riantes couleurs adoptées jusqu'ici.
Grand merci ! Ce souci qu'on semble prendre de leur être agréable les afflige au-delà de toute expression ; ils considèrent le ministre comme un railleur à froid qui a voulu se gausser d'eux, et les raisons pourtant fort plausibles qu'il invoque dans son rapport ne les feront pas revenir de leur opinion.
Le fait est que c'est cruel. Avoir fait tant de démarches pour obtenir la décoration enviée, avoir sollicité de droite et de gauche le droit de pavoiser sa boutonnière de cet amour de ruban, et s'en voir tout d'un coup dépossédé, se voir réduit au port de couleurs quelconques qui ne peuvent plus tromper personne ! Ils ne s'attendaient pas à ce coup droit, et je gagerais bien que plus d'un en fera une maladie.
Qu'ils se rassurent ! Le mal ne sera pas si grand qu'ils paraissent le redouter. On rit un peu pour le moment de leur déconvenue ; mais d'ici à peu de temps on n'y pensera plus. Et puis après tout, il y a tant de gens décorés d'ordres divers dans notre bon pays de France que je crois bien au fond qu'on ne s'en apercevra même pas.