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    Causerie

    38 degrés à l'ombre ! Les météorologistes lyonnais, officiels ou amateurs, qui se consacrent à la quotidienne observation des variations atmosphériques, ont dû éprouver ces jours-ci une bien douce joie, en constatant l'invraisemblable écart auquel était en train de se livrer le mercure de leur thermomètre ; les grandes chaleurs comme les grands froids les ravissent, et rien ne leur est agréable comme ces constatations, qui sont d’ailleurs à la portée de toutes les bourses. L'œil fixé sur leurs instruments de précision, ils les voient avec une satisfaction égale enregistrer des températures groenlandaises ou sénégaliennes, se passionnant pour elles en quelque sorte, à la seule condition qu'elles se montrent excessives, dans un sens ou dans l'autre.

    Mais en dehors, de ces stoïques. Observateurs et des honorables industriels qui s'adonnent au fructueux débit des boissons rafraîchissantes, nous ne savons pas beaucoup de gens en ville qui aient eu lieu de se réjouir d'un temps pareil. Gomme l'attelage du Coche et la Mouche, a tout le monde suait, souillait, était rendu », le moindre effort devenait une fatigue, on n'avait presque plus la force de parler de l'Affaire ; antidreyfusistes — puisqu'il en reste encore, malgré tout— et dreyfusistes en oubliaient de se regarder en chiens de faïence, et tous en s'abordant tombaient pour une fois d'accord sur cette unique préoccupation du moment : Quelle chaleur!

    La nature humaine est ainsi faite qu'un petit grain d'égoïsme se mêle souvent à nos pensées et à nos actes, égoïsme innocent en l'espèce, qui fait qu'on oublie volontiers son mal en pensant à celui des autres et qui dans ces conditions constitue plutôt une vertu qu'un vice, puisqu'il nous amène à la résignation.

    On se consolait donc tant bien que mal en songeant qu'au même moment nous n'étions pas les seuls à subir ces chaleurs tropicales et que nos bons voisins de Londres en souffraient beaucoup plus que nous. Les journaux anglais, en effet, ont signalé les désastreux effets produits par la chaleur. Les ouvriers n'y tenant plus, abandonnaient les chantiers; des gens juchés sur les impériales d'omnibus étaient pris de vertige et se laissaient choir sur le pavé ; d'innombrables cas d'insolation se déclarant à tout instant, des ambulances étaient en permanence à tous les coins de rue, et malgré les soins empressés dont les personnes atteintes étaient l'objet, plus de dix décès, causés par la chaleur, étaient constatés dans une seule journée. Et dire qu'à Londres la température a été loin d'être aussi élevée qu'à Lyon, puisqu'on parle à peine, en degrés Fahrenheit, de l'équivalent de 31 degrés centigrades, constatation flatteuse en somme pour notre résistance et qui prouve tout au moins que nous savons mieux tenir que John Bull contre la chaleur.

    Quelques orages, qui malheureusement ont causé sur certains points de sérieux dégâts, sont venus depuis mettre un terme à cet état de choses ; la température s'est notablement abaissée, et il est permis d'espérer que le thermomètre ne se livrera plus de la saison aux dangereuses facéties dont nous avons été victimes.

    La pluie est venue toute seule, comme à l'ordinaire ; mais il paraît que nous ne sommes pas éloignés de la voir venir sur commande, à notre fantaisie. Cette question de la pluie « artificielle » n'est pas nouvelle, et des résultats assez probants ont déjà été obtenus. On sait d'ailleurs qu'il existe une corrélation étroite entre le régime des pluies et les ébranlements aériens produits par des canonnades prolongées ; le fait a été observé maintes fois pendant les guerres de Crimée, d'Italie et de 1870, où de grandes batailles, commencées avec le beau temps, se terminèrent au milieu de pluies formidables.

    Il est acquis aujourd'hui que l'on peut presque toujours obtenir de la pluie par des explosions de mélanges gazeux provoquées dans les airs à une certaine hauteur, au moyen d'une sorte de fusée. Une société agronomique de Hollande vient de se livrer avec succès à des expériences de ce genre ; l'opération est assez coûteuse, paraît-il, avec les appareils actuellement employés; mais la science a des ressources infinies, et il est-permis d'espérer que dans un temps prochain on arrivera à produire la pluie à peu de frais.

    Parviendra-t-on, par d'autres, procédés, à la faire cesser quand on la trouvera trop abondante? That is the question. Et pourquoi pas après tout ? Qui peut le plus peut le moins; Alphonse Allais dirait: Qui pleut le plus pleut le moins. En tout cas il ne nous déplaît pas de l'espérer, dût l'industrie du parapluie, unique moyen de préservation connu jusqu'à ce jour, en éprouver quelque mécompte.

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