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    Causerie

    Un des mots les plus imprévus qui aient été prononcés au sujet de l'Affaire est assurément celui de ce brave homme de garde-barrière de Rennes, à qui l’on annonçait l'autre jour qu'il allait voir passer Dreyfus.

    Qui ça, Dreyfus? répondit le modeste employé. Comment ! vous ne savez pas qui est Dreyfus? Ce n'est pas possible ! Mais non, monsieur ; je vous assure, je n’en ai jamais entendu parler. Et le bonhomme ajouta : Si vous croyez qu'on peut lire les journaux avec le peu qu'on gagne, et quand il faut élever des enfants !

    Si extraordinaire que cela puisse paraître, ce garde-barrière disait vrai, à ce qu'on assure. Tandis que le nom de l’infortuné capitaine est dans toutes les bouches, que depuis des mois et des années il fait du matin au soir à peu près tous les frais des conversations dans la France entière et que tous les journaux du monde lui consacrent quotidiennement de nombreuses colonnes, lui, uniquement occupé de veiller à la sécurité des voyageurs et des gens qui traversent la voie, ne savait absolument rien, et aucun bruit autre que celui du sifflet des locomotives qui s'approchent de son poste n'était parvenu à son oreille. Si la Compagnie qui l'emploie ne le récompense pas de son admirable zèle par un avancement mérité, elle sera bien ingrate envers ce fidèle serviteur.

    On raconte qu'à son retour de l'île d'Elbe, comme il traversait les Basses-Alpes en marchant vers Paris, Napoléon entra dans une chaumière isolée pour y prendre un peu de repos. Pendant que la bonne vieille qui habitait seule la bicoque allumait en hâte son feu pour permettre à son hôte inconnu de se réchauffer, Napoléon lui demanda en riant : Et comment va le roi? La brave femme se retourna et, du ton le plus naturel, elle répondit : Le roi? Vous voulez dire l'empereur !

    Perdue dans la montagne, elle était depuis longtemps étrangère aux bruits du dehors et n'avait rien appris de l'abdication de l'empereur et du retour des Bourbons dans les fourgons de l'étranger. On dit que l'empereur, très frappé de cette réponse, resta quelques instants pensif, en songeant au néant des vanités humaines. A tout prendre, l'ignorance où se trouvait la pauvre vieille, dans son complet isolement, des grands événements qui venaient de se passer, était fort compréhensible, tandis que celle du garde-barrière est positivement renversante. Comme a dit l'autre :

    Le vrai peut quelquefois n'être pas vraisemblable.

    Bien qu'aussi invraisemblable, le fait suivant n'est pas moins vrai ; un de nos plus graves confrères s'en est porté garant.

    Récemment, une jeune habitante du Céleste-Empire ayant perdu son Chinois de mari — soit dit sans offense pour la mémoire du pékin défunt — en était demeurée inconsolable. Jusque-là, rien de plus naturel ; mais voyez la suite. N'y tenant plus, la jeune veuve résolut d'aller sans plus tarder rejoindre le cher homme, et elle invita tous ses amis à venir assister à son départ pour le grand voyage.

    Elle avait préparé une potence et une collation. Ses amis étaient en train d'y faire largement honneur, — à la collation, s'entend — lorsque la veuve, après avoir dit à son entourage quelques mots d'adieu bien sentis, monta sur un tabouret et se mit en devoir de passer à son cou la cravate de chanvre.

    Elle allait bravement se lancer dans l'éternité, lorsqu'une jeune missionnaire anglaise, miss Kinsmill, tel est son nom, intervint ; on l'avait avisée de ce qui allait se passer, et elle était arrivée en toute hâte ; ces Anglais se fourrent partout ! Miss Kinsmill raisonna si bien la veuve que celle-ci finit, non sans avoir fait bien des difficultés, par se laisser convaincre.

    Elle suivit l'Anglaise à la mission. Mais, à quelque temps de là, toujours inconsolable et n'y tenant plus, la veuve se coupa la langue avec les dents, oui mesdames, la langue. Vous me direz que la vraisemblance a des bornes ; vous me direz tout ce que vous voudrez, mais enfin, il paraît que c'est vrai tout de même. L'âme chinoise a de ces mystères qui nous déconcertent, nous autres Européens.

    Ce n'est pas en Amérique que les jeunes veuves éplorées en sont réduites à d'aussi fâcheuses extrémités. Il vient en effet de se fonder à Chicago un cercle, composé d'ailleurs de parfaits gentlemen, où nul ne peut être admis s’il n’a épousé une veuve ou du moins s'il n'a pris le solennel engagement d'en épouser une.

    Bien que de création toute récente, le cercle compte déjà beaucoup d'adhérents et il est en pleine prospérité. Par exemple une fonction qui n'est pas une sinécure c'est celle du secrétaire de ce cercle. Il reçoit quotidiennement des centaines de lettres de veuves jeunes ou non, belles ou autrement, riches ou pauvres, qui toutes s'offrent avec empressement à convoler.

    De nombreux mariages ont eu lieu par l'intermédiaire de l'actif secrétaire ; mais ce sont les jeunes misses qui ne sont pas contentes, oh! mais, pas contentes du tout, si bien que d'amères protestations se sont fait entendre et que de toutes parts s’organisent des pétitions pour demander aux pouvoirs publics la fermeture du cercle. Un conflit paraît imminent.

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