Causerie
En rentrant à Paris, lundi soir, après son voyage à Dijon, M. le président de la République a pu se dire avec une très légitime satisfaction qu'il n'avait pas perdu ses deux dernières journées. La vieille capitale de la Bourgogne venait en effet de lui faire un accueil si sympathique, si chaleureusement cordial que malgré son extrême simplicité et son peu de goût pour la recherche des manifestations publiques, il n'aura pu manquer de s'en trouver flatté.
Son récent voyage à Montélimar, en dépit des solennités auxquelles sa haute situation l'avait forcé de condescendre, un peu malgré lui, avait néanmoins gardé un certain caractère d'intimité ; c'était avant tout le fils respectueux qui tenait à aller embrasser sa bonne et digne mère et le compatriote qui avait à cur de revoir ses anciens administrés qui sont tous restés ses amis ; les sentiments des Montiliens à son égard lui étaient connus par avance, et il savait fort bien que le plaisir qu'il leur ferait en venant les visiter égalerait la joie qu'il allait éprouver en se retrouvant pendant deux trop courtes journées parmi eux.
Il en allait autrement à Dijon. Certes, on pouvait s'attendre à une réception digne en tous points des hauts mérites du président de la République et des sentiments élevés qui animent les habitants de la patriotique cité, mais nous pouvons répéter ici, puisque nous en avons été témoin, que cette réception a été absolument grandiose, et que l'hommage rendu par les Dijonnais au chef de l'Etat a revêtu eu outre dans son expression un caractère particulièrement touchant de sympathie.
En dehors de l'état d'esprit qu'il confirme de profond attachement à la République des populations qui se pressaient sur le passage du cortège présidentiel, cet hommage s'adressait aussi à la dignité de l'homme et à cette souriante bonhomie qu'il a su si bien conserver au faite des grandeurs comme dans la vie privée.
Ah ! les sévérités du protocole n'ont pas beau jeu avec M. Loubet. S'il en sait, quand il faut, respecter les exigences, il sait aussi s'en affranchir résolument quand il considère qu'elles ne sont pas indispensables à la bonne gestion des intérêts de la République. N'ayant pas en cette occurrence à se rencontrer avec quelque souverain étranger, il a laissé dans leur cabinet les solennels MM. Crozier, Mollard et de Roujoux, et tout a marché sans eux le mieux du monde. Les délégués civils et militaires de sa maison ont parfaitement suffi à la tâche, et tout a été bien ainsi.
Ne s'est-il pas avisé même de donner quelques petits crocs-en-jambe aux traditions protocolesques ? En arrivant à Dijon il avait à décerner un certain nombre de décorations à des officiers et à des sous-officiers. Après avoir, ainsi que le comporte le cérémonial usité en pareil cas, donné l'accolade augénéral Darras, à qui il venait de remettre les insignes de grand officier de la Légion d'honneur, et à plusieurs officiers promus ou nommés dans l'ordre national, il avait à distribuer quelques médailles militaires.
Dans ce dernier cas celui qui remet les insignes se contente habituellement de donner une poignée de main au sous-officier ou soldat qu'il décore. Mais le protocole n'étant pas de la fête, M. Loubet a jugé bon de mettre sur le même pied tous les braves défenseurs de la patrie qu'il avait devant lui, si modeste que fût leur situation, et il a embrassé les simples médaillés, comme il venait de le faire pour les titulaires du ruban rouge.
En 1792, quand Louis XVI aux abois appela Roland au ministère, on conte qu'en voyant arriver à la cour notre compatriote coiffé d'un simple chapeau rond et chaussé démocratiquement, un fonctionnaire du protocole s'écria douloureusement :
Pas de boucles à ses souliers ! Ah! monsieur, tout est perdu.
Nul doute que témoin de l'accolade aux sous-officiers, le protocole actuel n'eût poussé la même exclamation désespérée. Mais n'en déplaise à ces farouches gardiens d'une étiquette surannée, l'accroc donné par M. Loubet à la tradition a produit le meilleur effet, et la foule qui se trouvait là a vigoureusement applaudi, unissant dans une ovation spontanée le premier magistrat de la République et les plus humbles serviteurs de la France.
Dès ce moment les Dijonnais étaient conquis par la bonne grâce, l'aimable laisser aller de leur illustre visiteur, et ils le lui ont témoigné deux jours durant par des séries d'ovations ininterrompues où se traduisait la vive satisfaction qu'ils éprouvaient.
Ce succès personnel de M. Loubet, succès qu'il avait déjà remporté auprès de la population parisienne, n'est pas pour déplaire au pays, qui connaît de longue date le désintéressement de celui qui est aujourd'hui à sa tête et son absolu dévouement à la République.
Sans le rechercher le moins du monde, M. Loubet a trouvé tout naturellement le secret de la popularité ; il nous a paru qu'il n'était pas inutile de le constater une fois de plus.





