Causerie
Une nouvelle ligue à l'horizon. Celle-ci du moins n'encourra pas les rigueurs du parquet, et nul dans les temps troublés où nous vivons n'en réprouvera les tendances ; on en rira peut-être, en ce pays où l'on rit volontiers de toute chose ; elle fera hausser les épaules à plus d'un, mais beaucoup d'autres l'approuveront, et en tout cas ses partisans n'en seront pas réduits à se manger le nez avec ses adversaires ; aucune perturbation ne s'ensuivra dans les esprits ; louée par ceux-ci, dédaignée par ceux-là, sa création n'aura pas pour résultat de déchaîner a nouveau le choc des passions humaines ; ceux qui l'entreprennent auront tout loisir d'en poursuivre pacifiquement la réalisation, et ceux qui refuseront de s'y affilier se borneront à la qualifier d'inutile, de ridicule même au pis aller, mais ils n'en prendront pas ombrage et ne songeront nullement à troubler ses initiateurs dans leur entreprise.
Mais cette ligue, direz-vous, quelle est-elle? Quel est son nom? Quel est son but? A quoi servira-t-elle ? Hé, patience, nous y voilà. Cette ligue, dont le besoin se faisait vivement sentir, va tout simplement combler dans nos institutions une importante lacune ; on ne peut pas dire d'elle, comme notre illustre Pierre Dupont l'a dit du vin, qu'ils n'en ont pas en Angleterre, car ils en ont une, et c'est justement nous qui n'en avons pas, cette ligue a pour objet la création à Paris d'un cimetière de chiens.
Parfaitement! Il y a dans Hyde-Park, àLondres, une nécropole canine où reposent en paix ces fidèles animaux, la plus complète conquête de l'homme, si le cheval est la plus belle, à ce qu'a dit M. de Buffon, car l'espèce tout entière est passée sous notre empire ; nulle part, même dans les pays les plus primitifs, elle n'existe à l'état sauvage, son asservissement est complet, absolu, et malgré l'état d'esclavage où l'homme l'a soumise elle est partout, toujours, sa plus fidèle amie.
C'est bien quelque chose, cela, et l'on conçoit fort bien que des personnes compatissantes se soient émues d'un regrettable état de choses et qu'elles aient considéré comme une ingratitude de ne pas honorer d'une sépulture les animaux qui, de leur vivant, les avaient si fidèlement servies. Toutes ne pouvaient pas les faire empailler, et puis ça n'est pas beau, et elles se sont dit qu'après tout la question d'hygiène y était aussi intéressée que le goût de la sentimentalité.
Que deviennent en effet ces pauvres bêtes après leur mort? On les dépose dans la boîte aux ordures, et alors elles risquent, si elles sont trop négligemment enfouies, de servir de pâture aux mouches qui s'en iront inoculer aux gens comme aux animaux les pires maladies ; ou bien on les jette à l'eau dans laquelle elles pourrissent et qu'elles empoisonnent.
Avec le cimetière tous ces dangers sont écartés, et tout le monde sera d'avis qu'à ce point de vue la création projetée offre une incontestable utilité ; il faut même souhaiter qu'elle se généralisera et que Paris n'aura pas à lui seul le monopole des cimetières de chiens.
En dehors de la sépulture donnée au fidèle compagnon de l'homme, à celui qu'on a appelé non sans raison notre frère inférieur, les promoteurs du projet se proposent de compléter leur uvre par la création dans le cimetière d'une sorte de musée qui contiendra les portraits des chiens qui auront opéré des sauvetages et de ceux qui se seront signalés par leur dévouement ; les objets divers les concernant (médailles et colliers d'honneur, etc.) ; des tableaux consacrés aux actes accomplis par des chiens célèbres il n'en manque pas et en général tout ce qui sera susceptible de développer et d'augmenter chez les humains les sentiments d'affection pour les chiens. A cet effet des conférences pour les enfants seront faites dans les musées, et les membres de la Société protectrice des animaux se feront certainement un devoir d'y déployer, quand ils en auront, des trésors d'éloquence, en apprenant à leurs jeunes auditeurs à aimer les chiens et les autres animaux utiles, ce qui sera un moyen comme un autre de leur apprendre à devenir meilleurs. Ce résultat non plus ne sera pas à dédaigner.
Il est certain qu'on ne pourra pas empêcher certaines personnes de se livrer dans l'expression de leurs regrets envers les toutous défunts à des démonstrations plus ou moins exagérées ; que si la plupart se contenteront d'assurer une sépulture aux animaux qui leur furent chers, d'autres n'hésiteront pas à se singulariser par l'édification de monuments plus somptueux que n'en a le commun des humains. Mais, outre que cela importe peu, cela fera aussi l'affaire des entrepreneurs de travaux funéraires qui se plaignent, ce dont nous ne saurions trop nous féliciter, n'est-ce pas? aimables lecteurs, que leur industrie soit plongée dans le plus profond marasme.
Espérons du moins que ces amis des bêtes n'iront pas jusqu'aux inconvenantes parades dont les habitants de New-York ont eu tout récemment le spectacle. Il y a quelques jours, d'après les journaux américains, une dame a procédé, avec corbillard et voiture de deuil, à l'enterrement de son chien favori, et un banquier fort connu a de son côt?? mis en réquisition tout l'attirail des pompes funèbres pour un bouledogue jadis devenu borgne et auquel il avait fait poser un il de verre, l'il américain.





