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    Causerie

    Lyon, le 22 mars

    Printemps, tu n'es qu'un mot ! Au moment précis où le calendrier, chef du protocole des saisons, annonçait son arrivée officielle, où les Lyonnais, avides d'espace et d'air pur, se disposaient à se répandre à travers la campagne ensoleillée, parmi les lilas bourgeonnants et les cerisiers en fleurs, dans la douceur attirante des jours grandis, le gaillard nous fait faux-bond ; il hésite, il recule et manque son entrée, en étourdi comédien qu'il est. Et voilà que la neige tombe, qu'une âpre et coupante bise fait boutonner haut les pardessus d'hiver, et que la fâcheuse grippe se remet à faire des siennes.

    Et ce qu'elle en fait, la coquine ! On n'entend parler que de gens alités, dont beaucoup succombent sous les coups de ce mal étrange et terrible. Les journaux de Pariscitaient ces jours-ci le cas de deux hautes personnalités mondaines, le mari et la femme, que la redoutable épidémie a abattus à quelques heures d'intervalle. Nous en pourrions malheureusement citer d'autres, à Lyon et surtout dans la région, qu'elle a emportés en peu de jours, de tout âge et de toutes conditions, car elle frappe avec une rigoureuse impartialité riches et pauvres, jeunes et vieux, et laisse désarmée la science qui pourtant, depuis quelques années, a accompli tant de miracles. Au diable soit le temps qui nous vaut ces désolantes constatations !

    Parmi les morts récentes, il en est une due à un mal plus impitoyable encore et que nous ne saurions laisser passer sans un adieu ému ; nous voulons parler de ce jeune homme de vingt ans qu'une triste destinée avait amené à Paris et que le climat, si différent de celui où il avait vu le jour, a tué, sans qu'il ait rien pu réaliser de ses rêves.

    Il était fils de roi, d'un roi vaincu par nous et qui fut très puissant ; nos armes l'éprouvèrent pendant de longues années. Il s'appelait Abdou-Lahi et avait pour père Ahmadou, le célèbre sultan du Soudan sénégalien. Ahmadou battu, il s'était présenté de lui-même aux avant-postes français, non pour abandonner son père, mais pour rejoindre sa mère prisonnière. Il avait alors dix ans, et comme on lui faisait observer qu'en s'avançant vers nos troupes il aurait bien pu recevoir une balle, à lui non destinée bien entendu, l'enfant avait répondu crânement : On ne m'a pas habitué à avoir peur.

    Le colonel Archinard, devenu depuis général, l'amena en France pour le faire élever, et, d'accord avec le gouvernement, qui l'adopta, le confia à un de ses amis résidant à Paris. Le jeune Abdou-Lahi sut bientôt parler français; on le mit au lycée, et comme il était fort intelligent et que les études l'intéressaient, il apprit rapidement le latin, le grec, l'allemand même, si bien qu'il passa son baccalauréat tout comme un autre, et même mieux que beaucoup d'autres. Ce n'était pas un nègre ; il était de race berbère, comme nos industrieux Kabyles et les farouches Touareg.

    Peu après, le pupille du gouvernement français entrait à Saint-Cyr. Il s'était pris d'une profonde affection pour notre pays et voulait devenir officier. On l'eût sans cloute envoyé, s'il eût vécu, dans un régiment soudanais, et peut-être s'y serait-il distingué en combattant pour la civilisation contre quelque despote noir. Les autres saint-cyriens l'avaient pris en sincère amitié et le traitaient en camarade.

    Il y a un an Abdou-Lahi avait voulu revoir sa mère. Il fut même, paraît-il, assez mal reçu dans son pays. Un des anciens généraux de son père lui ayant dit qu'après tout il n'était que le fils d'un vaincu, il répondit fièrement : Ce n'est pas à vous de me le rappeler ; le général Archinard aurait seul le droit de me dire cela, et il ne me l'a jamais dit.

    Un trop brusque retour en France devait lui être fatal. La phtisie s'empara de lui ; on le soigna d'abord à l'Ecole ; mais, comme le mal empirait, on le rendit à l'ami à qui tout enfant il avait été confié et qui l'aimait comme son propre fils, et c'est là que le pauvre petit saint-cyrien est mort, malgré les soins affectueux qui lui ont été prodigués. Nous disions tout à l'heure qu'Abdou- Lahi était devenu tout à fait européen, qu'il aimait passionnément la France et que son rêve était de la servir. Gomme on lui disait un jour que cet attachement pourrait bien passer plus tard : Mais non, répondit-il, je l'ai juré. C'était du reste une excellente nature. Tout jeune encore, quand il était au lycée, un ivrogne l'avait battu en l'appelant « mal blanchi ». Le pochard fut poursuivi, mais l'enfant refusa de déposer contre lui, disant : C'est inutile, je lui ai pardonné.

    C'était une tout autre nature que celle de ce Malgache qu'un de nos résidents, M. H. Daumas, avait amené de Tananariveen France, il y a une douzaine d'ann??es, et qui répondait au nom de Rasamimanana. Celui-ci n'était pas fils de roi, comme Abdou-Lahi, mais il appartenait à une famille princière. Comme il était fort intelligent, le gouvernement lui fit poursuivre ses études, déjà commencées dans la grande île, et avec un peu de protection, il put entrer ?? l'Ecole de santé militaire de Lyon ; bien fait de sa personne, il en portait fort gentiment l'élégant costume.

    Reçu docteur en médecine (il avait fait sa thèse, s'il nous en souvient bien, sur les poisons de justice à Madagascar), Rasamimanana fut envoyé à l'Ecole d'application du Val-de-Grâce ; mais comme sa santé, jusque- là fort robuste, commençait à être ébranlée, on ne lui laissa pas achever son stage et on l'expédia promptement dans son pays.

    Peu de temps après, M. Daumas (c'est de lui que nous tenons le fait) croisait dans une rue de Tananarive un homme vêtu du lamba national, qui paraissait l'éviter. C'était Rasamimanana, son protégé. Interpellé, le Malgache lui déclara qu'il avait assez de la contrainte qu'on lui avait si longtemps imposée, qu'il était heureux d'avoir pu reprendre la vie d'autrefois, et qu'il n'entendait nullement exercer la médecine.

    Ajoutons à sa décharge que cette dernière résolution lui était surtout inspirée par la crainte qu'il ne lui arrivât malheur, soit pour avoir mal soigné quelque haut personnage, soit pour avoir excité des jalousies par des cures heureuses. Il se connaissait en poisons, et dame!...

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