Sommaire :

    Causerie

    On a raconté récemment qu'un citoyen américain, grand admirateur de l'amiral Dewey et sachant ce dernier philatéliste passionné, lui avait envoyé une magnifique collection de timbres-poste en demandant tout simplement en échange à l'amiral la paire de chaussures qu'il portait à la bataille navale de Manille.

    Hâtons-nous d'ajouter que l'amiral ne se prêta pas à l'échange proposé, et que s'il garda la précieuse collection de timbres, il envoya en retour à son admirateur un souvenir quelconque, en lui exprimant finement l'impossibilité où il se trouvait de satisfaire à son désir, par cette simple raison que ne portant jamais deux jours de suite les mêmes chaussures, il ignorait quelles étaient celles qu'il avait aux pieds le jour de la bataille où fut détruite l'escadre de l'amiral Montojo.

    Pour si ridicule qu'en ait été la manifestation, l'engouement de ce bon Yankee s'explique de lui-même — il y a en effet toujours un peu de... mettons bizarrerie, dans la manie d'un collectionneur. Admirateur forcené de l'amiral, il n'a pas reculé un seul instant devant le caractère grotesque d'une telle demande, et son patriotique enthousiasme a dû recevoir un coup sensible en apprenant qu'il ne lui serait pas permis de chausser les souliers du vainqueur. On ne fait pas les choses à demi aux Etats-Unis, et quand Jonathan, si froid d'ordinaire, en arrive à s'emballer, il s'emballe volontiers à fond.

    Cet engouement extraordinaire ne pouvait manquer d'avoir sa contrepartie chez le vaincu, dont on connaît l'ardent tempérament ; elle vient de se traduire en Andalousie d'une façon non moins surprenante.

    On sait que dans les préliminaires de paix signés à Washington, au nom de l'Espagne, par notre ancien préfet M. Jules Gambon, ambassadeur de la République française aux Etats-Unis, il avait été formellement stipulé que les Espagnols pourraient ramener chez eux les restes de Christophe Colomb, inhumés dans la cathédrale de la Havane depuis le commencement de ce siècle, après avoir successivement été déposés dans un couvent de Valladolid, puis à Séville, et plus tard à Saint-Domingue.

    Or, le jour même où les cendres de Christophe Colomb étaient déposées sur le navire qui les ramène en Espagne, les femmes deGrenade se sont transportées en masse devant la statue du grand navigateur érigée dans cette ville et l'ont bravement lapidée.

    Pauvre grand homme ! Au prix d'efforts inouïs et d'interminables démarches, il est autorisé à organiser l'expédition qui doit amener la découverte du nouveau monde ; il en prend possession au nom de sa patrie d'adoption ; à son retour, il est tout d'abord comblé d'honneurs, mais bientôt la haine et l'envie le poursuivent, et quand il demande à compléter son œuvre glorieuse, il se heurte à l'indifférence et aux plus odieux soupçons.

    En proie à la calomnie d'ennemis acharnés, il est abandonné par Ferdinand le Catholiqueà qui il a conquis un monde ; il est l'objet de rigueurs infâmes, on le charge de chaînes, et les plus indignes traitements lui sont prodigués. Aussi, sur son lit de mort, demande-t-il que les fers, dont l'ingratitude et l'envie avaient chargé son corps, soient placés à côté de lui dans son tombeau.

    Elle est bien singulière, la destinée de cet homme, qui n'a même pas pu attacher son nom à sa découverte. On s'est disputé son berceau, car si Gênes le regarde comme un de ses enfants, les Corses le revendiquent, non sans de très sérieuses raisons ; — il paraît, en effet, à peu près établi qu'il serait né à Corte, et la confusion viendrait de ce fait que la Corse était alors sous la domination génoise.

    On a failli se disputer ses cendres, fort peu authentiques d'ailleurs, un tremblement de terre ayant en partie détruit la cathédrale Saint-Domingue et les tombeaux, le sien compris, qui s'y trouvaient. L'Eglise est, parait-il, en train de le canoniser ; on lui a élevé des monuments dans un grand nombre de villes d'Espagne ; on le ramène solennellement dans ce pays, et au moment où ses restes supposés y vont débarquer, des femmes en délire courent à sa statue, la conspuent dans toutes les règles et finalement la lapident.

    Certes il est pénible pour les Espagnols d'avoir perdu aux Antilles les dernières possessions qui leur restaient de leur immense empire d'Amérique ; il est pénible pour eux d'avoir englouti tant de millions a Cuba, d'y avoir vu détruire leur plus belle flotte et d'y avoir inutilement sacrifié tant d'existences humaines ; mais en quoi l'illustre navigateur est-il responsable des maux si cruels qui ont fondu sur l'Espagne? S'ils ont eu le malheur de perdre leurs plus importantes colonies, Colomb en a-t-il moins de mérite de les avoir conquises?

    Au moment où allait éclater le conflit qui vient de se terminer si douloureusement pour l'Espagne, un citoyen des Etats-Unis, qui est de race indienne, disait en plein Parlement qu'il ne pardonnerait jamais aux Espagnols d'avoir découvert l'Amérique. Un tel raisonnement se conçoit ; il ne manque même pas de logique de la part d'un descendant d'OEil-de-Faucon; mais le ressentiment des femmes de Grenade ne se comprend pas ; c'est de la rage, et la rage est aveugle.

    Retour