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    Causerie

    C’était une assez curieuse figure que celle de ce prince tunisien Taieb, dont on a ces jours-ci annoncé la mort. Homme d'une intelligence ouverte et d'idées relativement avancées, il vivait un peu à l'européenne, faisait sagement valoir ses propriétés, était monogame et ne jetait pas plus souvent l'argent par les fenêtres que le mouchoir aux odalisques. Mal vu de son frère ainé le vieux Sadock, à qui le général Bréart fit impérativement signer en 1881, au Bardo, le traité qui plaçait son pays sous le protectorat de la France, il s'était vu, paraît-il, privé un certain temps de ses droits et relégué dans son palais presque sans ressources.

    Son autre frère, Ali, étant monté sur le trône peu après la conquête, la situation de Taïeb-bey, quoique toujours un peu effacée, était devenue plus normale, ses biens et ses dignités lui avaient été rendus, et à maintes reprises il avait servi de trait d'union entre le bey régnant et le gouvernement français.

    Il était d'ailleurs l'héritier présomptif de la couronne, en vertu de la vieille loi musulmane, comme étant le prince le plus âgé de la famille, et sa mort fait passer ses droits au trône à son neveu le prince Mohamed, fils aîné du bey actuel.

    De temps en temps Taïeb-bey venait en France, soit qu'il allât faire une saison à Vichy ou qu'il eût à se rendre à Paris. A l'un de ses derniers voyages, le dernier même si nous ne nous trompons, il était venu plus spécialement pour représenter le gouvernement tunisien à l'inauguration de l'exposition coloniale annexée à l'Exposition de Lyon de 1804. Ce dut même être pour lui un voyage assez pénible, car il était alors très cassé par l'??ge, au point qu'il ne pouvait monter en voiture sans l'aide du bras vigoureux du général Valensi, interprète du bey et grand maître de l'ordre du Nicham Iftikar.

    Quelques années auparavant il avait également fait un petit séjour dans notre ville, où il s'arrêtait volontiers. Il était cette fois-là accompagné du prince Mohamed et d'une suite assez nombreuse, dans laquelle figurait comme toujours son fidèle interprète, le général Valensi, un homme d'une vive intelligence, italien d'origine, qui traduisait toutes ses paroles, non que le prince ignorât complètement la langue, française, il la parlait un peu, le plus rarement possible d'ailleurs, préférant se servir de l'intermédiaire du général, qui s'acquittait de sa mission avec autant de bonne grâce que d'élégance.

    Traduttore, traditore, dit le vieil aphorisme Italien. Nous nous garderons bien de prétendre, et pour cause, que l'interprète ne traduisait pas très exactement la pensée du prince, mais le maître était si bref dans ses propos et le général si prolixe, le premier s'exprimait avec tant de concision et le second avec tant d'abondance qu'il était bien permis d'imaginer que ce dernier mettait quelque peu du sien, on pourrait même dire beaucoup sans médisance, dans ses traductions, souvent imagées du reste et d'aimable tournure, mais généralement fort développées. Ce n'était pas sa faute après tout, à cet excellent interprète, si les Français ne sont pas polyglottes. Et tout ce que nous avons le droit de dire c'est que le prince n'était pas volé et que son malicieux interprète gagnait bien son argent, puisque pour un mot reçu il en rendait au moins dix.

    Taïeb-bey, disions-nous donc, s'était arrêté quelques jours à Lyon, il y a une dizaine d'années, et il fut invité à visiter les bureaux et l'imprimerie du Progrès, ce fut même, on nous permettra de rapporter ce souvenir lointain, le signataire de ces lignes qui avait eu l'idée de faire inviter le prince à faire cette visite, qui devait être pour lui, comme on va le voir, intéressante à plus d'un titre.

    Taïeb-bey accepta avec empressement, et dès le lendemain soir, ainsi que le Progrèsl'a raconté à l'époque, il arriva, accompagné de son neveu Mohamed, du Ministre de la plume et de divers autres personnages, dans les bureaux du journal, encore installés alors sur la place de la Charité, notre très regretté directeur lui fit les honneurs de la maison.

    A cette heure, les ateliers du Progrès étaient en pleine activité ; les rotatives roulaient en chœur, débitant à la minute des milliers de numéros dont Taïeb et sa suite vérifièrent curieusement le nombre sur le compteur adapté à chaque machine. Puis on s'en fut dans divers ateliers de composition et de là à la clicherie où régnait comme toujours une température d'étuve. Bien qu'emmitouflé dans un épais manteau doublé de fourrure, Taïeb-bey ne broncha pas et il examina avec un intérêt marqué la confection de quelques clichés qui furent coulés devant lui.

    Et tandis que le métal en fusion prenait sur le flan l'empreinte d'une forme, nous nous rappelions le mot célèbre du chimiste faisant une expérience dans son laboratoire en présence de Napoléon III : Sire, ces deux gaz vont avoir l'honneur de se combiner devant vous. Mais nos braves clicheurs ne sont pas de vils courtisans, et sans faire la moindre allusion à l'honneur réservé au plomb et à l'antimoine, ils se bornèrent à continuer tranquillement leur besogne, tandis que Taïeb interrogeait, voulant se rendre compte de tout, et que le général Valensi, ruisselant, lui transmettait nos explications.

    La visite se termina par un tour au bureau du télégraphe du Progrès. Sous les yeux du prince, une dépêche signalant sa présence fut passée au bureau du journal à Paris, et quelques secondes après, Taïeb voyait avec étonnement se dérouler sur l'appareil Hughes une bande bleue portant ces mots : « La rédaction parisienne du Progrès présente ses respectueux hommages à Son Altesse beylicale et fait des vœux pour la prospérité de la Tunisie. »

    Bien que peu expansif de son naturel, Taïeb se montra vivement frappé de la rapidité de la réponse, qu'il tint à emporter quand le général Valensi la lui eut traduite, et il se retira enchanté, non sans avoir appris, avec autant de plaisir que de surprise, que notre ancien et très distingué préfet, M. Massicault, alors résident de France en Tunisie, avait fait ses débuts dans la presse, de longues années auparavant, dans ces mêmes bureaux du Progrès.

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