Sommaire :

    Causerie

    Une douloureuse aventure, qui tourne à la tragi-comédie, occupe depuis quelques jours la société parisienne. Il s 'agit, on l’a déjà appris sans doute, d’une affaire d'empoisonnement ; Mme Bianchini, la femme de notre compatriote, le dessinateur bien connu des costumes de l'Opéra et de l'Opéra- Comique, a été arrêtée, et une terrible accusation pèse sur elle ; on l'accuse d'avoir tenté de se débarrasser de son mari en lui faisant absorber une forte dose d'atropine. Nouveau Mithridate, M. Bianchini peut-il braver impunément les effets des toxiques les plus redoutables, ou bien l’accusation n'est-elle nullement fondée ? Nous ne savons ; toujours est-il que Mme Bianchini a été mise en prison ; quant à son mari, il se porte actuellement comme un charme.

    Seulement, il y a six mois, M. Bianchini était tombé malade ; cinq grands médecins, furent appelés à son chevet, mais ils ne purent pas se mettre d'accord sur le mal dont souffrait leur client. Néanmoins, comme la plus parfaite mésintelligence régnait dans le ménage, une enquête judiciaire fut ouverte ; mais la santé de M. Bianchini étant redevenue très florissante, l'affaire paraissait enterrée, classée, comme on dit, quand brusquement a éclaté la nouvelle de l'arrestation. Les médecins légistes commis par le juge d'instruction, après avoir, comme à leur ordinaire, fait sur le cas qui leur était soumis une minutieuse enquête, sont, dit-on, tombés d'accord pour reconnaitre que la maladie devait avoir été causée par une absorption d'atropine ; si leur affirmation se trouve confirmée par la suite, on ne pourra que les féliciter d'avoir donné cette nouvelle preuve de leur légendaire sagacité.

    En attendant, l'affaire fait un bruit du diable, disons le mot, un fort potin, et nous avons d'autant plus raison de nous exprimer ainsi, que ce mot est de la principale intéressée, Mme Bianchini elle-même qui, en apprenant qu'elle allait être incarcérée, a eu ce cri du cœur : Eh bien, vrai, c'est ça qui va en faire un potin dans la presse ! Pour n'être pas très raffinée, l'expression n'en était pas moins aussi juste que pittoresque, et en effet, le potin soulevé par cette affaire est aussi considérable qu'elle l'a pronostiqué avec son flair de Parisienne.

    Mais pourquoi tout ce bruit, je vous prie ? Serait-ce pour la nature du crime lui-même et pour les circonstances impressionnantes dans lesquelles il aurait été commis? Serait-ce parce que, de tous les crimes dont soit capable une créature humaine, l'empoisonnement est le plus odieux ? Ah, que non pas ! Un empoisonnement, même quand il a les plus funestes conséquences, peut rester le plus vulgaire des crimes, dont la badauderie parisienne ne daignera pas s'occuper le moins du monde.

    Ce qui fait sortir celui-ci de l'ordinaire, ce qui, disons le mot, fait son succès, c'est qu'il est « bien parisien », selon l'expression consacrée, et que tout est là. Notez que ce n'est pas le premier drame venu qui peut prétendre à cette qualification. Deblander, le monstre qui précipita ses deux fillettes dans le fossé des fortifications, et qui passera vraisemblablement, avant la fin de février, entre les mains du bourreau, Deblander a eu beau commettre à Paris son abominable forfait, son cas est quelconque, et si Paris s'y est intéressé, s'il a frémi d'horreur au récit de ce drame affreux, il n'est venu â personne l'idée de lui trouver l'ombre du caractère parisien.

    Tandis que l'affaire Bianchini, c'est tout autre chose, et celle-là remplit à merveille toutes les conditions requises.

    Mais à quoi reconnait-on qu'un drame est essentiellement « parisien » ? Si vous l'ignoriez, le journal d'Arthur Meyer va vous l'apprendre.

    Pour qu'un drame mérite cette épithète, il faut, sachez-le bien, qu'il comporte dans son exécution quelque élégance particulière ; il faut avant tout que ses acteurs soient eux-mêmes des personnalités parisiennes en évidence, ou des personnes appartenant à un monde que ses habitudes, son éducation, ses préjugés, ses travers, son snobisme même désignent pour faire partie du Tout-Paris.

    Très parisiens, par exemple, les six coups de revolver tirés par Mme Paulmier, femme du député du Calvados, sur notre compatriote Ollivier, rédacteur de La Lanterne ; l'enlèvement de Mlle Mercedes de Campos par M. Mielvacque ; l'affaire Chambige elle-même, qu'un de nos confrères revendique comme essentiellement parisienne,Paul Bourget s'en étant inspiré dans un de ses romans. Le suicide de Mlle Feyghine, sociétaire de la Comédie-Française, morte pour les beaux yeux du duc de Morny, est naturellement ultra-parisien ; mais l'acte de désespoir accompli naguère dans un hôtel de Lyon par M. Bixio, fils du directeur de la Compagnie générale des Petites-Voitures, l'est tout autant.

    Il ne faut pas moins que cela pour qu'un drame puisse prendre rang parmi les événements que Paris fait siens. Par exemple, quand ça y est, Paris n'hésite pas une seconde, et avec l'affaire Bianchini ça y est en plein ; si bien qu'on a pu lire dans le journal d'Arthur ces lignes renversantes : Depuis hier, à la liste des attractions qui font de Paris la capitale de l'Univers, vient de s 'ajouter celle d'un drame bien parisien.

    Et ce n'est pas Le Gaulois seul qui épilogue de la sorte ; tous les journaux boulevardiers en font autant ; les chroniques s'y entassent, plus ou moins spirituelles, les bons mots sortent des tiroirs, et l'on s'y livre enfin à toutes sortes de plaisanteries inspirées par l'aventure ; jamais en un mot on ne s'est plus amusé.

    Tant il y a que la tragi-comédie dont nous parlions en commençant est devenue comédie pure. N'est-ce pas bien parisien ?

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