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    Causerie

    Les morts vont vite, dit la ballade, mais les mots vont bien vite aussi, en notre beau pays de France. Un vocable nouveau nous est né, il nous arrive, pour mieux dire, un mot d'Outre-Manche comme d'habitude, qui a rapidement conquis droit de cité dans le vocabulaire mondain. Il avait de qui tenir, ayant été mis en honneur, assure-t-on, par le prince de Galles, et comme le besoin s'en faisait vivement sentir, il n'était que temps qu'il passât le détroit.

    Vous ne vous doutiez pas, bonnes gens, qu'il nous manquait quelque chose, ou si vous vous en êtes douté, vous en avez gémi sûrement. Eh bien, rassurez-vous ; nous l'avons maintenant, il est à nous, puisque nous l'avons adopté, et pour rien au monde nous ne nous le laisserons arracher, tant qu'il n'aura pas cessé de plaire, ce qui lui arrivera tôt ou tard, tôt sans doute, mais la question n'est pas là pour le moment, et nous devons aujourd'hui être tout à la joie de le posséder.

    Un mot, direz-vous, c'est peu de chose. Erreur ! Il importait beaucoup au contraire que ce mot fût à nous, il nous était indispensable, et nous ne pouvions pas nous en passer plus longtemps. Mais enfin tout va bien, puisqu'il est arrivé à l'heure, et nous pouvons désormais, grâce à lui, envisager l'avenir avec une mâle confiance.

    Réfléchissez donc un peu ! Il est acquis à l'histoire que pour un point, un seul point Martin perdit son âne. Et qu'était-ce qu'un point auprès d'un mot, un mot tout entier? On frémit en songeant à ce que nous aurions perdu si nous n'avions pas mis à point la main dessus. Dieu merci, les oies du Capitole veillaient ; simple figure d'ailleurs que ces oies, puisqu'il s'agit de messieurs de la gomme, gens du bel air, ceux qui se font blanchir à Londres. — Oh ! ces Anglais, il n'y en a que pour eux.

    Les oies donc, non les gommeux, veillaient, ainsi qu'à l'ordinaire, et nous devons à leur vigilance un solennel hommage. Décidément on n'est pas plus smart que ces gens-là. Eh oui, smart ! Car vous nous accorderez bien que c'est à eux que nous devions tout d'abord réserver le mot, puisque c'est à eux qu'il s'applique. Smart! il n'y a que ça ! Du coup, la gomme est devenue vieux jeu, ce qui était sélect a cessé de plaire ; le fin-de-siècle d'antan a lui-même disparu, allant rejoindre en leurs oubliettes le chic, le gratin désuet des bons petits-crevés et l'antique dandysme des lions de 1830.

    Si donc vous êtes dans le mouvement, si vous réunissez l'élégance, la distinction, les grandes manières, les allures recherchées, si en un mot vous êtes de la haute vie, du high life, comme on ne dit plus guère, d'un mot nous vous qualifierons et vous serez tout cela — vous serez smart. Grand bien vous fasse!

    Quelque chose de très smart, en ce moment, mais je vous le donne en mille, c'est... c'est de déterrer les morts, et vous ne sauriez croire ce que c'est distingué. Voici deux cents ans passés que le poète Santeuil, lequel, soit dit en passant, mourut empoisonné, à ce que l'on conte, par du tabac à priser qu'un mauvais plaisant avait insidieusement mis à macérer dans son vin — frappant exemple souvent invoqué par la Société contre l'abus du tabac ! — voici deux cents ans et plus que ce paisible fabricant d'hymnes latines égaré en plein dix-septième siècle, dormait l'éternel sommeil, à Paris, dans l'église de Saint- Nicolas-du-Chardonnet.

    De féroces archéologues viennent de tirer le brave homme, qui ne leur demandait rien, de l'illusoire paix du tombeau, non sans avoir au préalable exhumé des caveaux de la même église, mis par eux en fouille réglée, nombre de crânes, de tibias et de fémurs appartenant à d'illustres inconnus de la même époque.

    Et ç'a été pour ces archéologues une telle joie, ils se sont montrés si radieux de leurs funèbres découvertes, cette étrange façon d'honorer les morts en violant leurs cercueils a obtenu tant de succès que l'exemple a été suivi, si bien qu'il est question maintenant d'opérer des fouilles un peu partout, dans l'agréable espoir de retrouver, parmi les cendres de milliers de gens obscurs, celles de quelque célébrité.

    Et c'est ainsi qu'on va rouvrir le cercueil de Jean Racine. Mis en goût par les trouvailles de son confrère, le curé de Saint-Etienne-du-Mont s'est mis en tête d'exhumer les restes du doux poète, de l'illustre auteur de Phèdre et d'Athalie. Les archéologues l'y encouragent, et comme à cette occasion M. le curé se propose de prononcer quelque beau sermon académique, la chose sera vraisemblablement faite au premier jour. Cette profanation sera le dernier mot du smart.

    Eh non, pourtant, car il y a mieux encore. N'avons-nous pas en effet lu ces jours derniers, dans les journaux parisiens, que Mme Véron, la veuve du célèbre inventeur de la pâte pectorale de Régnauld, venait de faire exhumer du cercueil, où depuis longtemps déjà ils dormaient oubliés, les restes de son mari, et qu'elle les avait offerts en hommage à la Société anthropologique ? Le remuant docteur étant né en 1798, il y a lieu de croire qu'en offrant son squelette à la science, la veuve éplorée a voulu célébrer à sa manière un centenaire auquel nul n'eût songé. Pendant qu'elle y était elle aurait tout aussi bien pu, se souvenant que son mari avait été directeur de l'Opéra, offrir son squelette, habilement monté, à l'Académie nationale de musique, pour faire pendant au maxillaire inférieur de Molière, cédé naguère par le musée de Cluny à la Comédie-Française. C'est ça qui eût été rudement smart !

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