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    Causerie

    On connaît la légende du banc et de la sentinelle. Un jour qu'il se promenait à travers le parc de Versailles, Louis-Philippe aperçut dans une allée écartée un soldat en faction à côté d'un banc de bois. L'idée vint au roi de demander à l'officier de service qui l'accompagnait à quoi servait cette sentinelle.

    C'est la consigne, répondit l'officier. Mais la raison de cette consigne, il l'ignorait, et le roi voulut la connaître. Ce ne fut pas une petite affaire ; tout ce qu'on savait, c'est que cela se faisait ainsi régulièrement, et que toutes les deux heures, du 1er janvier à la Saint-Sylvestre, les sentinelles se relevaient aux pieds de ce banc.

    L'insuffisance de ces explications ayant déplu au roi, des recherches approfondies furent ordonnées, qui mirent en mouvement les bureaux de la place, et ce ne fut qu'après de laborieuses investigations qu'on parvint à trouver le mot de l'énigme.

    Dix années auparavant, ou à peu près, le banc avait été repeint en vert, et pour éviter tout désagrément aux promeneurs distraits, une sentinelle avait été postée là, avec la charge de suppléer à l'absence de l'habituel écriteau : peinture fraîche , Deux jours après la peinture était sèche, Mais, personne n'ayant donné contre-ordre, la place avait continué à envoyer auprès du fameux banc, une sentinelle qui, sans la curiosité du roi, y serait peut-être encore. Cette plaisante anecdote nous a été remise en mémoire par une autre histoire de consigne, absolument véridique, racontée ces jours-ci par un de nos confrères, et dont un ancien officier vient de garantir l'authenticité.

    C'était en 1808. Le colonel de Nansouty, qui occupe ses loisirs de général en retraite à d'intéressantes observations météorologiques au Pic du Midi, commandait le 8e lanciers à Libourne. Très préoccupé du bien-être de ses soldats, il avait organisé, non loin du quartier, un jardin maraîcher régimentaire. Les chevaux fournissaient l'engrais nécessaire, et les hommes punis, au lieu de s'en aller moisir dans la salle de police, étaient chargés de mettre en pratique le manuel du bon jardinier. Par leurs soins le potager prospérait et jamais hommes de troupe ne fuient nourris, à si peu de frais, d'aussi bons légumes.

    Mais comme les maraudeurs, alléchés par l'appétissant aspect de ces produits horticoles, faisaient parfois dans le jardin des incursions nocturnes, M. de Nansouty, dans sa sollicitude, avait jugé prudent de mettre choux, raves et pommes de terre sous la protection d'un factionnaire, d'ailleurs sans armes.

    Vinrent les mauvais jours de l'année terrible, et lorsque, après la guerre, les hussards prirent la place des lanciers supprimés, le jardin militaire n'existait plus qu'à l'état de vague souvenir. Mais la consigne, bien que provisoire, avait survécu à tous nos désastres, et, comme par le passé, un factionnaire sans armes venait chaque soir monter la garde sur l'emplacement du jardin où seules poussaient des ronces. Ce n'est qu'en 1874 que le fameux factionnaire fut définitivement relevé.

    Ah ! c'est que, voyez-vous, la consigne, c'est la consigne, et il n'y a pas à plaisanter avec elle. Et puisque tout à l'heure, en commençant, nous évoquions à ce propos le souvenir d'une vieille légende, on nous permettra d'en rappeler une autre, qui trouve tout naturellement ici sa place.

    En 1810, à l'apogée de sa gloire, Napoléons'amusait un jour à faire manœuvrer un de ces incomparables régiments de vieux grognards dont il était si justement fier. Sur son commandement le régiment était lestement parti du pied gauche, et l'empereur, suivait d'un œil complaisant ses évolutions, lorsqu'un aide de camp, accourant auprès du maître, venait lui communiquer un renseignement important. Le cas était grave, et l'empereur se hâta d'aller donner des ordres en conséquence. Mais il ne pensa plus à ses grenadiers, si bien que ceux-ci, fidèles observateurs de la consigne, marchèrent, marchèrent, et ils marcheraient peut-être encore si depuis ils n'étaient allés à la longue rejoindre l'Ancien dans l'autre monde. Et c'est tellement vrai qu'on ne les a pas revus.

    A propos de disparition, voici qu'on en signale une autre, toute récente celle-là, la disparition des Léonides. Saviez-vous que ces brillants météores, dont la visite se renouvelait régulièrement jusqu'ici tous les trente-trois ans, devaient, une de ces dernières nuits, faire une nouvelle apparition dans notre ciel et qu'ils ont très incivilement manqué au rendez-vous que les astronomes leur avaient assigné?

    On comptait sur une véritable pluie d'étoiles filantes ; mais les visiteuses attendues se sont obstinément dérobées à notre admiration, et l'on se demande avec raison le pourquoi de ce manque de parole. Il est vrai de dire que le volage essaim ne nous avait rien promis lui-même, et que la parole qui nous était donnée était tout simplement celle de messieurs les astronomes. Tout ce qu'on peut accorder à ces derniers c'est qu'ils croyaient absolument à la réalisation de leurs promesses, à preuve qu'ils avaient fait un peu partout de grands préparatifs pour les observer au passage.

    La conduite de ces célestes vagabondes est d'autant plus fâcheuse que le phénomène devait, disait-on, se produire cette année avec une intensité tout à fait remarquable, ce qui eût permis à nombre de braves gens remplis de foi de faire en voyant ces étoiles traverser l'espace de rapides souhaits de fortune qui, paraît-il, sont toujours exaucés. Rengainez vos souhaits, bonnes gens, si vous comptiez sur votre bonne étoile il faut y renoncer pour cette fois-ci, les trompeuses Léonides nous font tout l'effet d'avoir filé à l'anglaise.

    C'est égal, si les étoiles elles-mêmes s'en mêlent, on ne saura bientôt plus à qui se fier.

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