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    Causerie

    Il n'y a qu'une voix, parmi le nombreux public qui depuis huit jours ne cesse d'affluer dans l'enceinte de l'exposition spéciale de chrysanthèmes organisée sur le cours du Midi par l'Association horticole lyonnaise, pour louer la splendeur des merveilles florales qui y sont réunies. C'est un ravissement, et l'œil du visiteur, connaisseur ou profane, reste ébloui par la contemplation de ce prodigieux épanouissement, qui atteste la rare habileté et l'ingéniosité toujours en éveil de nos horticulteurs lyonnais.

    Ils peuvent à bon droit être fiers de leur œuvre, et c'est à juste titre que leur sympathique président, M. Dutailly, un ferme républicain doublé d'un savant botaniste, leur a décerné cet éloge : qu'ils ont fait en dix ans, pour amener le chrysanthème à ce degré de perfection, autant que les Japonais, ces maîtres, avaient fait en un siècle.

    D'immenses progrès ont en effet été réalisés en quelques années dans la culture de cette fleur ; le « bouton de guêtre» de jadis, comme l'a dit spirituellement le président de l'Association, a pris un tel développement, de si profondes modifications ont été apportées dans sa forme et son coloris, qu'on ne reconnaît plus en lui le type primitif. Amené à ce point de perfectionnement, le chrysanthème est devenu une fleur magnifique, et il peut disputer à la rose son antique souveraineté. La reine des fleurs a en lui un rival redoutable : à elle la gloire printanière, à lui le triomphe automnal.

    Il se métamorphose à plaisir, et la chatoyante diversité de son coloris est infinie : tantôt c'est le blanc d'albâtre ou le ton chaud de l'ivoire, tantôt le beau jaune d'or qui lui a valu son nom si gracieux ; celui-ci s'est revêtu d'une poétique teinte rose ; celui que voilà tourne au violacé ; et c'est par ailleurs l'éclatant vermillon, le vieil or, le rutilant rouge de cuivre, le vert d'eau transparent, le mauve carminé, la nacre ou le violet brodé d'argent qui colorent ses minces ligules.

    Et quelle fantaisie dans sa forme! L'un arrondit sa masse globuleuse, l'autre s'élargit à la façon du tournesol, et tandis que celui-ci présente en son fin tuyautage l'irréprochable régularité du dahlia, cet autre est tout ébouriffé, et l'ondoiement serpentin de ses pétales chevelus lui donne un aspect fantastique et plaisant à la fois, quelque chose comme une tête de Méduse pour rire, et qui surprend.

    Ainsi transformé par la main de jardiniers artistes le chrysanthème n'a plus que de vagues et lointains rapports avec l'humble fleurette dont il est le rejeton, et s'il est resté, comme on l'appelle encore, la fleur des cimetières, c'est qu'il arrive à une époque de l'année où les autres floraisons ayant presque toutes succombé sous les âpres morsures des premiers froids, il faut absolument avoir recours à lui, ce n'est point là son moindre mérite, pour orner les tombes des êtres chers ravis à l'affection des survivants.

    Il ne nous en est que plus précieux pour cela. Mais le chrysanthème ne borne pas son rôle à ces tristes commémorations, il sait faire aussi l'ornement des plus somptueux salons, il est l'orgueil de nos parterres, et quel que soit son emploi, en quelque lieu que sa présence se révèle, pendant le mois que nous traversons il règne à peu près sans partage.

    Les Anglais et les Belges, très experts en culture florale, ont précédé nos horticulteurs dans l'art de produire le beau chrysanthème ; mais les nôtres ne dormaient pas, ils étaient aux aguets, et ils se sont si bien rattrapés depuis qu'ils peuvent, à l'heure actuelle, rivaliser avec l'étranger dont ils ont fort habilement su s'approprier les procédés, imitant de loin sans copier servilement, ne se servant en quelque sorte des modèles qu'ils avaient sous les yeux que pour les égaler par des moyens à eux, si bien qu'à considérer les immenses progrès si rapidement et si brillamment réalisés, on peut aisément prédire, les connaissant, qu'ils ne tarderont pas à se placer au tout premier rang, où leur place est marquée d'avance.

    A ceux qui en douteraient on pourrait rappeler que l'horticulture lyonnaise n'en est pas à son coup d'essai et qu'elle n'aime pas à marcher dans les plates-bandes d'autrui. Son domaine est vaste, elle peut s'y mouvoir à l'aise, et nous n'en sommes plus à compter les prouesses qu'elle y a accomplies.

    Dans la culture de la rose, qu'elle a poussée à un si haut degré de perfection, elle est demeurée sans rivale ; professionnels et amateurs du monde entier sont ses tributaires. La ville de la soierie est aussi la terre des roses, les plus belles productions des deux genres sont d'origine lyonnaise. N'est-ce pas à notre horticulture locale qu'on doit la création des cannas, dont Crozy fut le père, et celle des œillets remontants, au riche et harmonieux coloris, dont l'incessante floraison fait la joie des jardins méridionaux?

    A toutes ces conquêtes, qu'on ne saurait leur contester, ils sauront en ajouter d'autres ; avec eux le dernier mot n'est jamais dit. Si le chrysanthème, malgré son actuel degré de beauté, n'est pas encore absolument parfait, si sa coloration, du moins dans certaines nuances, est parfois un peu terne, ils sauront aviver son éclat, et nous ne doutons pas de les voir arriver à lui donner la seule chose qui alors lui manquera pour être la fleur idéale : le parfum.

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