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    Causerie

    A beau mentir qui vient de loin. Il a été souvent question, depuis quelque temps, des fantastiques aventures d'un certain M. de Rougemont, Suisse d'origine, qui, disait-on, avait passé une trentaine d'années dans une tribu de sauvages australiens et en avait rapporté les plus curieux souvenirs. Tombé entre les mains des cannibales de l'intérieur il avait failli avoir pour tombeau l'estomac de ces hommes primitifs. Sauvé fortuitement au moment où il allait être embroché comme un simple poulet, le nouveau Robinson suisse, une fois remis de ses émotions, s'était rapidement plié aux mœurs du pays, l'anthropophagie comprise, avait adopté le costume local, costume qui consiste à n'en point porter du tout, et avait su prendre un tel ascendant sur les naturels de l'endroit qu'il était en peu de temps devenu leur chef respecté.

    Un jour pourtant, après trente années passées au milieu de ces sauvages, dont il ne différait plus que par la couleur de la peau, un irrésistible désir l'avait pris de revoir le sol natal. Abandonnant femme et enfants, car il s'était créé là-bas une petite famille, il s'était évadé dans de dramatiques circonstances et, en attendant de revoir les montagnes de sa chère Helvétie et d'entendre résonner les touchants accords du Ranz des Vaches, restés chers à son oreille, il écoulait à Londres nombre de documents jugés inestimables par les érudits d'Outre-Manche, aux divers points de vue ethnique, géographique et linguistique, etc. Ses récits, très intéressants d'ailleurs, faisaient prime dans les journaux les plus répandus, et la foule se pressait aux conférence organisées en son honneur par les sociétés savantes.

    Cependant à la longue la vérité s'est fait jour. Ce moderne Crusoé — Crusoé II, comme l'avaient surnommé les journaux anglais, ne s'appelle pas M. de Rougemont, ce qui après tout n'a qu'une minime importance ; mais, et c'est là le plaisant côté de la chose, il n'a jamais résidé au milieu des sauvages dont il parlait si bien la langue imaginaire, s'étant tout bonnement contenté de résider pendant quelques années à Sydney, où il avait réuni à loisir les éléments de ses récits fantaisistes. Les journaux dont il s'est si habilement joué l'accablent aujourd'hui d'injures, après l'avoir couvert de fleurs naguère ; mais le faux Robinson a lestement déguerpi, laissant à ses nombreuses dupes le soin de s'arranger comme elles l'entendront.

    Nous parlions tout récemment, à cette place, d'un projet prêté à quelques grandes dames qui auraient, disait-on, décidé d'ouvrir leurs salons à tout venant moyennant un droit d'entrée destiné à une bonne œuvre. Divers noms avaient été lancés, mais l'accueil plutôt froid fait à cette idée saugrenue a déterminé quelques démentis. Or voici qu'à rencontre de ce projet par trop hospitalier on nous parle aujourd'hui d'une sorte d'association de jeunes gens du monde formée dans le but de constituer comme une garde du corps qui, dit un de nos confrères, interdirait l'entrée des grands salons parisiens ou du moins en rendrait l'accès difficile à la bande des financiers véreux, des nobles de pacotille, en un mot, de tous les gens d'origine douteuse dont s'encombre aujourd'hui, nous assure-t-il, la bonne société parisienne.

    Mais d'abord, pourquoi s'en encombre-t- elle ainsi ? Qui l'oblige à recevoir des gens qu'elle ne connaît pas ou qui ne lui semblent pas présenter des garanties suffisantes? Charbonnier est maître chez lui, que diable, et c'est bien le moins, ce nous semble, qu'on soit tenu de montrer patte blanche avant de pénétrer chez quelqu'un. Point n'est besoin de gardes du corps pour éviter l'intrusion des gens qui ne vous conviennent pas ; on n'a qu'à leur fermer plus ou moins doucement la porte au nez ; cela se fait aisément partout ailleurs où n'entrent que les personnes qu'on veut bien laisser passer. Les grands salons parisiens dont on nous parle n'ont qu'à prendre exemple sur les salons grands ou petits de la province ; ne pénètre point qui veut dans ces derniers où l'on évite ainsi le désagrément de faire sortir les intrus, comme se le propose le nouveau syndicat des jeunes gens du monde.

    A ce propos, M. de Royer continue sa vigoureuse campagne contre la noblesse pour rire. Dans une première étude que nous avons signalée il établissait péremptoirement que la plupart des comtes, vicomtes, barons, vidâmes et autres qui font si haut sonner leurs titres seraient fort en peine d'en indiquer la source d'une manière authentique, ou qu'ils les avaient récemment acquis à beaux deniers dans le bazar romain. Aujourd'hui M. le vicomte de Royer se livre à un travail du même genre sur les origines de quelques centaines de ducs et de princes, et il arrive à cette édifiante conclusion que sur les 340 familles princières que, parait-il, compte la France il n'y en aurait à peu près qu'une d'incontestable. Les noms les plus retentissants y sont passés en revue ; le terrible M. de Royer ne fait grâce à personne, et il démolit sans pitié les réputations nobiliaires les mieux établies en apparence.

    Voilà de la besogne toute trouvée pour le syndicat des gardes du corps. Seulement, quand ils auront éliminé des salons toute la noblesse de contrebande, il n'y restera plus grand monde, sans compter que s'ils veulent rigoureusement accomplir leur mission il est fort à craindre qu'ils n'en soient réduits à s'éliminer eux-mêmes.

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