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    Causerie

    En dehors des graves événements qui sollicitent depuis quelque temps l'attention de la presse européenne, deux petits incidents ont surgi ces jours-ci, qui, malgré leur peu d'importance, n'en ont pas moins largement défrayé la chronique, et c'est de ces derniers que nous voulons dire un mot. Dans l'un comme dans l'autre, des journalistes sont en cause, et aussi, dans une certaine mesure, des reines. Entre ces dernières la distance est grande, puisqu'il s'agit, d'un côté, d'une illustre princesse portant sceptre et couronne, et de l'autre, d'une simple reine de la chanson. Non moins large, couronne à part, est la distance qui sépare les deux journalistes, l'un d'eux bornant encore son ambition au subtil exercice du reportage, tandis que l'autre est à bon droit considéré comme un des maîtres de la critique. Hâtons-nous de dire que ce n'est pas à la vraie reine qu'en a eu ce dernier, cet honneur est échu, — à quoi tient la gloire ! — à l'humble reporter, inconnu la veille, et qu'une piquante mésaventure vient de faire sortir de son obscurité.

    C'est d'Amsterdam que nous vient cette histoire. Les deux reines de Hollande, la jeune et l'autre, étaient allées ces jours-ci visiter l'exposition des œuvres de Rembrandt. Elles se trouvaient dans le hall de la gare, attendant le train qui allait les ramener à Apeldoorn, leur résidence actuelle. Le train étant arrivé, elles se disposaient à aller s'y installer, quand un des reporters présents, un jeune homme de vingt-cinq ans, et qu'on dit fort bien, s'avança d'un pas leste et, sans plus de cérémonie, présenta galamment le bras à la reine, ?? la jeune naturellement, la reine Wilhelmine, récemment couronnée.

    Bien mal récompensé fut le jeune homme de sa téméraire entreprise ; car deux agents de police qui se trouvaient là s'élancèrent sur lui tandis qu'il arrondissait son bras en esquissant un aimable sourire, et, sans plus de façon, l'emmenèrent dare-dare au poste le plus proche. C'est, à ce qu'il paraît, un garçon de très bonne famille, et, nous l'avons dit déjà, d'allure distinguée. Il déclara, comme on l'avait pu deviner, qu'il avait tout simplement voulu conduire la jeune reine à la portière de son wagon. Son cas, on le voit, n'est pas pendable, et il faut espérer qu'il ne lui en cuira pas trop de sa hardiesse, d'autant que la reine ne s'était nullement effrayée en le voyant s'approcher. Ne douter de rien étant pour un reporter la première qualité requise, celui-ci a par le fait démontré qu'il la possédait à fond et que, sachant son métier, il considérait l'indiscrétion comme le plus saint des devoirs. Il fera son chemin, ce garçon-là, si on ne l'arrête pas en route, ainsi qu'ont fait les deux zélés policiers.

    L'autre histoire est essentiellement parisienne ; elle est aussi plus intéressante, en ce sens qu'elle remet incidemment sur le tapis la question souvent controversée des droits de la critique ; elle a pour héros Mlle Yvette Guilbert et, on l'a deviné, M. Francisque Sarcey. Si l'excellent « oncle » a depuis longtemps dépassé l'âge de la galanterie, on s'accorde à reconnaître qu'il ne hasarde pas ses jugements à la légère, et que s'il ne recule pas devant la sévérité d'une appréciation, il ne le fait qu'à bon escient.

    Or, l'éminent critique s'en était allé, un beau soir d'été, entendre Mlle Yvette Guilbert, dans un concert en plein vent, aux Champs-Elysées. Il en revint peu satisfait et le dit le lendemain. Aux débuts de la célèbre divette, il avait hautement loué son talent naissant, croyant qu'il faut soutenir et encourager les débutants, surtout, comme il l'a dit, quand ce sont des débutantes. Des légers défauts qu'il avait cru remarquer chez la jeune artiste il n'avait dit mot, lui laissant le soin de les corriger elle-même.

    L'autre soir, il lui prenait fantaisie d'aller à nouveau entendre Mlle Guilbert, non plus en plein air cette fois, mais dans une salle de concert, pour mieux apprécier. Accompagné d'un ami, M. Gunsbourg, l'imprésario bien connu, il loua une loge, écouta consciencieusement la chanteuse et sortit beaucoup plus mécontent que la fois précédente. Deux jours après il faisait connaître carrément en un article de journal les raisons de son mécontentement. S'il avait autrefois complimenté Mlle Yvette Guilbert, disant qu'elle renouvelait le genre de la chanson par l'originalité de son débit, il trouve maintenant qu'elle pontifie et qu'elle est devenue fort agaçante.

    La chanteuse, il est bon de l'indiquer ici, a adopté un nouveau genre ; elle s'y était essayée l'année dernière quand elle vint à Lyon, et nous ne croyons pas avoir été le seul à considérer, à cette époque, qu'elle ne gagnait pas au change. C'est justement ce que M. Sarcey vient de raconter, regrettant qu'elle fût devenue grave, navrée, solennelle , et qu'il n'y eût plus dans tout ce qu'elle chantait le moindre mot pour rire. C'est à porter le diable en terre , a-t-il déclaré !

    Là-dessus la grande divette est entrée dans une grande colère, car tout est grand chez cette grande personne. Elle a, de sa bonne encre, vivement protesté contre les appréciations déplaisantes de M. Sarcey, ajoutant que celui-ci n'avait pas été invité par la direction (!), qu'il n'était pas venu en critique (!?), que c'était donc, nous citons textuellement, en simple spectateur payant sa place qu'il était allé l'entendre, ce qui lui conférait le droit, au cas où il ne serait pas satisfait, de s'en aller, tout simplement .

    C'est à faire encadrer, vraiment. Au surplus, Mlle Yvette Guilbert n'entend pas être la dupe de M. Sarcey, et elle nous a appris qu'en écrivant son article celui-ci avait voulu lui faire sentir le danger qu'il y avait pour elle à refuser les offres d'engagement de son ami M. Gunsbourg, offres qu'elle aurait déclinées en faveur d'autres plus avantageuses.

    Ainsi mis en cause M. Gunsbourg, dont le nom n'avait même pas été prononcé dans l'article de M. Sarcey, a déclaré qu'il n'avait jamais fait aucune proposition d'engagement à Mlle Yvette Guilbert, et comme celle-ci, maintenant ses affirmations, produisait des lettres où le nom de l'imprésario est en effet cité, une agence lyrique est à son tour intervenue pour faire connaître que c'est par suite d'une erreur que le nom de M. Gunsbourg a été mêlé à cette affaire d'engagement, laquelle concerne un autre directeur.

    Le débat semble donc clos, et nous n'aurons plus à y revenir. Nous ne retiendrons de cette querelle que la singulière prétention de Mlle Yvette Guilbert déniant à un critique le droit d'exprimer son avis quand il a payé sa place. Où donc a-t-elle pris cela? En serait-elle à ignorer que le droit de critique, au café-concert comme au théâtre, est de ceux qu'à la porte on achète en entrant? Si le critique est fondé à user de ce droit lorsqu'il est convié à un spectacle, la saine logique veut qu'il en puisse jouir même en payant sa place.

    Un clerc, pour quinze sous, sans craindre le holà, Peut aller au parterre attaquer Attila.

    Il en a coûté un peu plus à M. Sarcey pour entendre Mlle Yvette Guilbert; elle-même nous apprend ce détail que l'éminent critique a payé sa loge trente francs. Mais cela ne prouverait qu'une chose, c'est que l'éminent critique n'est pas si pauvre que l'argumentation de l'irascible divette.

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