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    Causerie

    Jean Richepin n'est pas content. D'abord on l'a volé, ce qui est toujours désagréable, même quand on a chanté les Gueux et qu'on est le père du Chemineau ; ensuite le fait a été conté d'inexacte façon, et c'est, paraît-il, de cela surtout qu'il enrage. Est-ce modestie de sa part ou simple amour de la vérité ? Nous ne saurions dire quel est de ces deux sentiments celui qui l'emporte chez le maître poète ; toujours est-il que l'auteur acteur de Nana-Sahib se plaint avec une certaine amertume des inexactitudes qui se sont glissées dans les récits des journaux relativement au larcin dont il fut victime.

    On avait parlé — vils flatteurs que ces reporters ! — de son élégant hôtel entre cour et jardin : M. Richepin nous fait savoir que son humble logis consiste tout uniment en un simple pavillon bordé de terrains vagues ; on avait mis en scène son nombreux domestique : il n'a à son service qu'une vieille cuisinière ; on eut l'outrecuidance de faire allusion a son coffre-fort : il n'eut jamais, à l'entendre, que le fort coffre dont le doua dame Nature. Et le poète de conclure que la façon dont on rédige un simple fait divers lui inspire des doutes sérieux sur celle dont on écrit l'histoire.

    Au fond il a raison, encore que sa qualité de très imaginatif écrivain lui interdise le droit de se montrer par trop sévère à qui usa d'un peu de fantaisie dans le récit d'un événement fort banal et qui ne paraissait guère mériter de faire couler tant d'encre, puisqu'il ne s'agit en somme que du vol de quelques poules. Si la Vérité se plaît à se montrer toute nue, l'Histoire, plus décente, ou, si vous voulez, plus frileuse, ne craint pas de s'habiller un peu. Sans compter qu'on l'habille, le plus souvent, sans la consulter. Le romanesque abbé de Vertot n'y mettait pas tant de façons, lui qui, recevant des mémoires très circonstanciés et, dit-on, des plus authentiques, sur un siège de Malte, dont il s'était fait l'historien, n'en voulut point démordre et se contenta de répondre : C'est trop tard ; mon siège est fait .

    Il en est des mots comme des événements : je veux parler des mots historiques. Sur cent mots, en effet, qui circulent comme monnaie courante et qu'enregistrent pieusement les écrivains les plus sévères, combien en pourrait-on citer, je ne dis pas qui aient été exactement prononcés, mais même qui soient d'une exactitude approximative ? Est-ce bon, le foie gras? interrogeait un pauvre diable, en contemplation avec un camarade devant la vitrine d'un grand magasin de comestibles. J'te crois, répondit l'autre. Ah! tu en as donc mangé! Oui, approximativement ; j'avais une bonne amie dont le cousin était brosseur d'un capitaine qui en mangeait quelquefois. Veinard ! soupira le premier.

    Eh bien, il en est un peu beaucoup des mots historiques comme du fameux pâté. Le bon Plutarque, qui a passé sa vie à écrire celle des hommes illustres, en a vraisemblablement inventé beaucoup, de ces mots que, depuis près de deux mille ans, se transmettent des générations de potaches, et nos historiens français, sans compter les autres, n'ont pas hésité à l'imiter.

    Prenons, si vous voulez, l'épopée impériale, si fort à la mode en ces derniers temps. Les mots légendaires y abondent qui, pour être typiques, n'en sont pas moins pour la plupart frappés au coin de la seule imagination ; ne vous récriez pas : ce sont les meilleurs. On présenta un jour à Napoléon III, dans une tournée en province, un vénérable octogénaire, vieux grognard de la Grande Armée, qui passait pour l'auteur du fameux mot : Quand même tu serais le Petit Caporal, tu ne passerais pas ! Il fut décoré, et certes il l'avait bien mérité, ce bon vieux de la vieille, pour sa brillante conduite sur vingt champs de bataille — et quelles batailles! — mais il n'en est pas moins vrai qu'on dut lui faire répéter le mot légendaire, avant sa présentation, le lui apprendre presque, vu qu'il ne s'en souvenait guère, car s'il est établi qu'il croisa la baïonnette devant l'Ancien, il est non moins certain que le mot ne fut dit que très approximativement, comme quelques-uns de ceux — les autres sont entièrement inventés, — qui servent de légende aux dessins de Charlet.

    Et le mot de Cambronne, le mot immortel qu'on a traduit avec moins de concision que d'élégance théâtrale par : La garde meurt et ne se rend pas ? Rien n'est moins authentique que cette énergique parole ; néanmoins Victor Hugo l'a consacr??e dans une page célèbre, et ça lui a sans doute porté bonheur, à ce mot-là, dont Cambronne lui-même, mort de longues années après Waterloo, ne cessa de se défendre, que par surcroît les héritiers du baron Michel Maret revendiquèrent, et c'est bien malgré lui qu'il est resté à son compte, ce mot épique, qu'on a gravé — traduit il est vrai — sur le piédestal de la statue du héros qui se dresse sur une place de Nantes.

    Feu M. de Tillancourt s'étant permis un jour, à la tribune , un simple jeu de mots, les faiseurs de nouvelles à la main prirent la balle au bond et lui attribuèrent par la suite plus de calembredaines qu'il n'en reste à l'actif du marquis de Bièvre, un des maîtres du génie, et de Dupin aîné. Citez-moi le dictionnaire où, comme on l’a prétendu, l'écrevisse est définie : petit poisson rouge qui marche à reculons ; montrez-moi l'édition de la Cuisinière bourgeoiseoù il est dit que si le lapin aime à être écorché vif, le lièvre préfère attendre. Vous ne trouverez cela nulle part ; mais ne protestez pas, puisqu'il est convenu que cela est écrit.

    Il en est pourtant d'authentiques de ces mots, et qui mériteraient de passer à la postérité, tel celui que Deroulède, l'orateur claironnant du récent meeting nationaliste, semble avoir emprunté au chapitre des chapeaux d'Aristote selon Molière. Mais alors on a tôt fait d'en dépouiller l'auteur, et je gagerais bien que par ce temps de revendications féminines nous ne tarderons pas à voir ce remarquable mot adopté et adapté par quelque oratrice qui s'écriera triomphalement devant son auditoire : Nous ne sommes pas en plein air, mesdames, et il fait chaud ; ne gardez donc que vos chemises, qui seront comme des manteaux sur vos épaules, puisque nous avons à parler de confections.

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