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    Causerie

    Avec la magie de son style et la puissance évocatrice de son génie, Victor Hugoa essayé de dépeindre, en quelques belles pages, l'état d'âme d'un condamné à mort dont le dernier jour est arrivé, et nous n'offenserons pas la mémoire de l'illustre poète en constatant qu'il a eu beau jeu pour nous conter tout ce que lui suggéra son imagination sublime, personne ne se trouvant à même de le contredire. Si bien pourtant, quelqu'un s'est rencontré qui a passé lui-même, dans la réalité, par ces heures terribles que l'écrivain n'avait vécues qu'en rêve.

    Voici quelque vingt ou trente ans, en effet, que furent publiés les mémoires authentiques de je ne sais quel conspirateur toscan ou napolitain qui, condamné à la peine capitale, avait senti, le cou dans la lunette, s'abattre sur lui le couperet de la guillotine, et qui n'en était pas mort, le fatal instrument — poussé depuis par Monsieur de Paris à un degré de perfection qui ne laisse plus la moindre prise à l'espérance — s'étant contenté de glisser jusqu'à mi-chemin dans la rainure. A la suite de quoi ledit conspirateur, ramené dans sa prison, avait été l'objet d'une mesure de clémence avant que le bourreau, qui du coup en perdait la tète, eût pu réparer une négligence que nous qualifierions volontiers de coupable, encore que son couteau ne coupât point.

    Le véridique récit du monsieur revenu de si loin est absolument terrifiant ; mais, à tout prendre, et malgré les assurances et les preuves prodiguées par l'éditeur des mémoires touchant leur parfaite authenticité, il ne nous paraît pas plus vraisemblable, il s'en faut même, que celui du poète, et c'est à ce dernier que nous donnerions la préférence, en l'absence d'éléments personnels de comparaison.

    Au surplus, tout arrive. Et c'est tellement vrai que parmi les imaginations les plus extravagantes de certains écrivains dénommés vulgarisateurs scientifiques, telsJules Verne ou Robida, qui décrivent le monde comme il sera, selon eux, dans cinq cents ans ou dans mille, plus d'une se sont réalisées pleinement, et non des moins bizarres, qui eussent fait reculer, tant leur invraisemblance était grande, la hardiesse pourtant bien établie d'Alphonse Allais, l'ingénieux inventeur de la bicyclette de montagne et de la distribution de la fumée de tabac à domicile pour les flegmatiques fumeurs qui n'aiment pas bourrer eux-mêmes leur pipe.

    La belle chose que l'imagination ! se disent bien des gens, que la nature avare n'en a malheureusement point doués. Et l'on en voit alors qui, voulant quand même trouver quelque chose, se livrent aux expériences les plus étranges et parfois les plus périlleuses, par horreur du « déjà vu », tel cet Américain qui a traversé l'Atlantique dans une coquille de noix, un canot de six pieds de long si vous voulez, ou que cet autre olibrius, un Basque celui-là, qui franchit les rapides du Niagara enfermé dans un tonneau. Louable prudence, au demeurant, car si l'exploit n'eut rien de glorieux, du moins lui coûta-t-il moins cher qu'au fameux capitaine Webb qui, après avoir traversé la Mancheà la nage, eut la funeste idée d'aller exercer son talent dans les terribles chutes. On n'en revint pas d'une pareille folie, quand on l'apprit en Europe, lui non plus d'ailleurs, qui cependant détenait déjà le record plus ou moins enviable qu'a tenté de lui disputer ces jours derniers le nageur Franck Holmes.

    L'imagination ! C'est apparemment, ce qui manqua le plus au bon poète qui vient de mourir, à Stéphane Mallarmé, le chef de l'école symboliste que, dans un plébiscite provoqué par la revue La Plume, de jeunes écrivains proclamaient naguère le prince des poètes français. Du talent, certes, il en eut ; mais, soit que l'inspiration fût tarie en lui, soit qu'il désespérât d'égaler les maîtres qui lui avaient ouvert la voie, il avait fini, sous la préoccupation trop exclusive des sonorités et des rythmes, à perdre totalement la conscience de l'idée, et c'est ainsi que ce maître décadent en était venu à ne plus être, on l'a dit avec raison, qu'un assembleur de mots clairs formant des idées vagues.

    Son fameux sonnet à Edgar Poë, un de ses chefs-d’œuvres, avec L'Après-midi d’un Faune, au jugement de ses admirateurs, peut passer à bon droit pour le plus indéchiffrable galimatias écrit, ô ironie ! dans la langue de Voltaire et de Beaumarchais, au point que ses amis eux-mêmes conviennent qu'il est parfois un auteur « difficile ». Souvent serait le mot juste, car sa littérature est si mystérieuse qu'elle demande a être traduite. Ce qui fit qu'un beau jour, ayant fait don d'une poésie inédite à un écrivain étranger, celui-ci, n'y comprenant goutte, fit successivement appel aux lumières de trois amis de Mallarmé, desquels il reçut,traduttore : traditore, trois traductions n'ayant entre elles pas le moindre rapport.

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