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    Causerie

    Les végétariens sont dans la Jubilation ; ils vont avoir en Allemagne un institut officiel ; dans quelles circonstances, le voici. Un Berlinois vient de mourir, non moins savant qu'original, qui, depuis sa jeunesse, vivait en végétarien convaincu, s'abstenant non seulement de viande, mais encore de tout aliment d'origine animale. A l'égal de la côtelette, le lait, le beurre et les œufs étaient sévèrement proscrits de sa table ; sa principale nourriture était le pain, des légumes et des fruits la complétaient. Il en est mort, dans un âge avancé d'ailleurs, après avoir joui, sa longue vie durant, d'une parfaite santé qu'il attribuait à son régime nutritif.

    Aux yeux de ce brave homme le végétarisme n'aurait pas seulement pour résultat de rendre l’Homme plus robuste et plus sain qu'il ne l'est en usant de la viande ; il voyait dans sa pratique exclusive un moyen assuré de résoudre la question sociale. Son alimentation en effet ne lui coûtait guère qu'une cinquantaine de pfennigs (26 centimes et demi) par jour, et grâce à ce régime il a pu amasser une fortune évaluée à 600 000 francs environ, qu'il a léguée à la ville de Berlin, sous la condition de fonder et entretenir un pensionnat végétarien pour les enfants pauvres.

    C'est parfait. Mais là-dessus MM. les végétariens sont partis en guerre, et nous les voyons s'évertuer à démontrer les bienfaits de leur régime favori, ce qui est leur droit, tout en chargeant le régime carnivore des plus grands méfaits. Et c'est ici que l'exagération commence. L'alcoolisme, disent-ils, est le frère – singulière famille ! — de la nécrophagie,- car ils nous appellent nécrophages, à quoi nous nous bornerons à répondre que si la chair des animaux ne nous est point indifférente, il ne nous paraît pas indispensable de dévorer ces animaux vivants. Les sauvages d’occasion, habituel attrait de la vogue de Perrache, que les boniments débités à la porte des baraques représentent comme se nourrissant uniquement de lapins en vie, ne sont que des exceptions à la règle, et c'est encore sous les espèces et apparences de la gibelotte que se présente le plus communément sur nos tables le râble du rongeur aux longues oreilles ou celui de son faux frère le lapin de gouttière. Va donc pour nécrophages!

    Ce n'est pas tout. La mâchoire de l'homme, ajoutent-ils, n'est pas celle d'un carnivore, et pour le mieux démontrer ils nous font observer que les singes sont frugivores exclusivement. Frugivores tant qu'on voudra, mais exclusivement ! Il faudrait, pour le croire, n'avoir jamais passé cinq minutes devant le pavillon circulaire du Parc de la Tête-d'Or, il faudrait n'avoir jamais vu, quand ils procèdent mutuellement aux soins de leur toilette, l'immédiate destination qu'ils donnent avec une satisfaction bien évidente au produit de leur chasse. Mais à quoi bon chercher la petite bête! Et qui leur dit après tout que l'homme descend du singe?

    L'un d'eux, ce n'est pas le singe que nous voulons dire, a mesuré récemment la longueur des boyaux chez différents animaux, et il a trouvé (grand bien lui fasse) que les carnivores en avaient quelques aunes de plus que les herbivores, d'où cette conclusion qu'avec le végétarisme l'obésité humaine disparaîtrait de ce bas monde. Comme on voit bien, soit dit sans offense, qu'il ne connaît pas M. Francisque Sarcey ; la majestueuse rondeur de l'éminent critique, lequel est doublé d'un végétarien endurci, n'est pourtant un secret pour personne. Et avec ça que ce serait flatteur pour l'humanité, si elle n'était composée que de gens sans entrailles !

    L'homme primitif, nous dit-on encore, — sont-ils têtus, ces gens-là — l'homme primitif était végétarien. Et qu'en savez-vous? Est-ce la pomme d'Eve qui vous fait risquer cette affirmation ? D'abord elle n'en mangea qu'une moitié, dont la digestion fut joliment laborieuse, et si la légende nous oblige à croire qu'elle faisait ses robes avec la feuille du figuier, rien, n'établit qu’elle en affectionnât tant que cela le fruit, si savoureux soit-il.

    Vous parlez d'Esaü ? Evidemment il ne détestait pas les lentilles, mais s'il vendit son droit d'aînesse pour une platée de ce légume, il convient de ne pas oublier que c'est au retour de la chasse, qu’il avait grand'faim, et qu'étant rentré bredouille, il n'avait rien à se mettre sous la dent.

    Non, l'homme primitif n’a pas vécu que de fruits et de racines, à preuve la station préhistorique de Solutré où l’on peut voir encore, le voyage est facile pour les Lyonnais, un gisement énorme d'ossements d'animaux, dont beaucoup, brisés à coups de pierre, portent la trace des racloirs en silex à l'aide desquels l'homme de cette époque en extrayait la moelle, dont il était très friand, avec ou sans cardons. Et qui sait, entre nous, si cet homme ne fut pas un peu cannibale ? Au Congo belge, voire chez les Pahoins du Congo français, l'anthropophagie persiste encore, à l’heure actuelle ; le besoin y est évidemment pour beaucoup, moins cependant que sur le radeau de la Méduse, mais croyez bien que la gourmandise n’est point exclue de cet amour immodéré du prochain.

    On évoquait, il y a quelques années, devant un vieux Canaque, le souvenir d’un missionnaire assassiné qui avait eu pour tombeau le ventre des sauvages de la Nouvelle-Calédonie, et comme on louait ses vertus et sa bonté, le Canaque eut un soupir et murmura : Il était bien bon, en effet, j’en ai mangé !

    Mais laissons là le cannibalisme, et pour faire plaisir aux végétariens, disons : Vivent les pommes de terre frites.... avec un peu de bifteck autour !

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