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    CAUSERIE

    Aimez-vous les statistiques ? Non, n'est-ce pas, et je le comprends parfaitement, la plupart de ces travaux de patience, dont les journaux se font volontiers les complaisants éditeurs, étant absolument fastidieux, quand ils ne relèvent pas tout bonnement du domaine de la pure fantaisie. Il s'en trouve par contre de fort intéressants et qui méritent d'être signalés ; de ce nombre est celui que nous avons relevé ces jours-ci dans un article publié par M. Georges Michel dans l'Economiste français. — C'est assez dire que cette statistique n'appartient pas au genre gai ; mais qu'importe, pour une fois, si elle est, comme je le dis, très intéressante ; elle a en outre, par ce temps de « déplacements et villégiatures », le mérite de l'actualité.

    L'exploitation des hôtels, et par suite celle des voyageurs — prenez s'il vous plaît cette exploitation au meilleur sens du mot — constitue pour la Suisse, comme chacun sait, une industrie éminemment nationale ; ce dont bien peu se doutent c'est le formidable mouvement d'affaires auquel donne lieu cette hospitalière industrie. Jugez-en.

    D'après M. Georges Michel il y avait pur les montagnes de la Suisse, en 1894, 1034 hôtels permanents et 659 hôtels de saison, soit au total 1693 établissements renfermant 88.000 lits de maîtres, dont 32.396 se trouvaient à une altitude supérieure à mille mètres. Or, depuis cette époque, le nombre des hôtels a toujours été en augmentant, et on en a vu établir sur beaucoup de points où les touristes ne trouvaient autrefois que de très modestes chalets ou même de simples refuges.

    Dans cette même année 1894 les hôtels suisses ont encaissé une somme brute de 114.333.741 francs, chiffre vraiment inouï dont M. Michel fait ressortir toute l'importance en la rapprochant de celui du budget des récoltes de la République fédérale, qui oscille entre 78 et 80 millions. Et le statisticien (nous abrégeons), après avoir observé que l'argent dépensé par les hôtels, en achats, salaires, etc., demeure presque entièrement en Suisse, et que nombre d'industries annexes réalisent de leur côté de très beaux bénéfices, conclut en évaluant à plus de deux cents millions l'afflux d'argent que provoque l'industrie des hôtels chez nos heureux voisins.

    Heureux, oui, mais aussi combien pratiques! Justement soucieux de l'avenir, et pour assurer le recrutement d'un personnel d'élite, ils ont fondé une sorte d'école normale des hôteliers où sont enseignés la comptabilité, les langues étrangères, la cuisine, l'art d'arrondir les notes, en un mot toutes les connaissances au fructueux exercice d'une profession dont, si l'on en croit une vieille légende, le montagnard écossais dédaigne les légitimes profits.

    Que ne les imitons-nous? Certes, en ces dernières années, de louables tentatives ont été faites ; des syndicats d'initiative se sont créés, dont les intelligents efforts tendent à attirer dans les Alpes françaises nos compatriotes trop enclins jusqu'ici à aller chercher par delà la frontière ce que nous avons chez nous ; mais il reste encore beaucoup à faire, et de nouveaux efforts sont nécessaires pour assurer la prospérité des régions pittoresques de notre beau pays de France.

    On y arrivera en imitant nos voisins puisqu'ils sont passés maîtres en ce genre d'industrie. Et cela sera d'autant plus facile que nous avons chez nous des beautés naturelles incomparables. Le mont Blanc, ce joyau des Alpes, qu'on nous envie si fort — il en vaut la peine — et que parfois on nous emprunte, au point que pas mal de bons Français restent persuadés que sa glorieuse cime, qui domine l'Europe, se dresse sur le sol étranger, le mont Blanc n'est-il point à nous?

    Et nos autres merveilles du pays de Savoie, et nos admirables Alpes dauphinoises, et nos monts d'Auvergne et des Pyrénées ! En quel autre pays trouveriez-vous, je vous prie, pareille profusion de contrées d'une aussi souveraine splendeur? Comme notre côte d'Azur, rendez-vous hivernal du monde, comme nos côtes normandes et bretonnes, elles sont incomparables ; il ne tient qu'aux Français, par une bonne organisation, par la création de nombreux établissements confortables, de les voir devenir les plus prospères.

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